AVIGNON OFF 2011 : SI SIANG KI, un classique du théâtre chinois au Chêne Noir

 

NOTRE CHOIX dans le Off : SI SIANG KI - VU brut de répétitions. Du 7 au 29 juillet / Théâtre du Chêne Noir – 11h.

Gérard Gelas, toujours à l’affût d’une expérimentation hors-norme ou d’une remise en question, s’est colleté pour cette édition 2011 un classique du théâtre chinois, un Mahâbhârata à la chinoise dont il a tiré un spectacle superbe, un Opéra-théâtre universel.

Invité par la prestigieuse Shanghai Theatre Academy, l’une des deux plus grandes maisons de théâtre de Chine avec l’Opéra de Pékin, à monter une mise en scène in situ avec les sociétaires de l’Académie, Gérard Gelas, plutôt que de se consacrer à l’un de ses propres textes ou à un auteur occidental, a choisi de se confronter à la culture classique de l’art théâtral chinois. Le résultat est édifiant : prenant à bras le corps la tradition tout en la modernisant, distribuant les rôles à la fleur des comédiens de l’Académie, le metteur en scène nous livre une version parfaitement contemporaine d’un des chefs-d’oeuvre de l’art théâtral du XIIIe siècle.

Ecrite en pleine période de la dynastie Yuan (XIIIe et XIVe siècles), Si Siang Ki ou la Chambre de l’Ouest est un pur blockbuster du patrimoine culturel. Conte "moral" au sens Voltairien du terme ou histoire d’amour fou, l’oeuvre de Wang Che-Fou est un joyau de la littérature de l’époque. Sans cesse remontée depuis le XIIIe siècle, Si Siang Ki relate l’histoire éternelle d’un amour empêché (en tout cas au début) pour cause de divergence de "caste". Son auteur, Wang Che-Fou, dont on ignore tout ou à peu près sauf qu’il naquit à Pékin, qu’il fut fonctionnaire impérial, était un fin lettré comme tous les haut-employés du vaste Etat chinois (lire les histoires du "Juge Ti" pour mieux comprendre ces périodes). Lassé par sa fonction, il finit par se rebeller contre l’ordre féodal de l’époque, abandonna son poste prestigieux pour mener une vie de poète et de libertin. On sait encore qu’il composa quatorze pièces de théâtre dont trois seulement nous sont parvenues, dont ce Si Siang Ki, grand classique du genre …

Gérard Gelas a saisi le challenge qui lui était ainsi proposé de le monter avec les acteurs chinois de l’Académie, et le résultat est impressionnant : la pièce est transfigurée par son adaptation moderne, dont le metteur en scène a extrait l’essentiel pour le confronter à sa vision personnelle. Sur le plateau dépouillé, les dix acteurs -excellents- se livrent à un ballet parfaitement réglé, qui évoque l’Opéra de Pékin et la grande tradition théâtrale chinoise, tout en étant d’une parfaite contemporanéité. Jeu des comédiens au plus juste, direction d’acteurs précise et sans pathos, le Si Siang Ki de Gelas est avant tout une pure réussite visuelle, qui doit beaucoup à la scénographie minimaliste mais très poétique, et à un jeu de couleurs, de la lumière aux costumes, tout simplement superbe. Des costumes, justement, que la créatrice de l’Académie a parfaitement réinterprétés dans une veine très actuelle, s’inspirant des mangas ou du cinéma contemporain.

Une oeuvre empreinte de ce mystère et de ce "souffle du vent" qui inspirait tant les poètes de l’époque, dont chaque geste, chaque image, renvoie à un lointain essentiel, un merveilleux de conte d’un autre âge, mais dont le sujet, éternel, nous donne à lire notre contemporanéité de la plus poétique des façons. Entièrement jouée en Chinois surtitrée en Français, Si Siang Ki ne souffre aucunement de l’exotisme de cette langue extraordinaire, tant la narration, très visuelle, nous est parfaitement limpide. Au point que l’on pourrait se passer totalement de traduction…

Un très beau travail du metteur-en-scène avignonnais qui signe là l’un de ses sommets, et dont nous présageons qu’il sera l’un des succès de ce festival 2011.

Sophie Héliot 

Photo : Manuel Pascual (répétitions du Si Siang ki)

About these ads

Les commentaires sont fermés.

%d bloggers like this: