Le Suicidé : Un Pineau généreux dans le calcaire grec de la Carrière Boulbon

LE BRUIT A VU  : Le Suicidé /  Patrick Pineau / Carrière Boulbon / 22 h.

Un théâtre de troupe, de solide appétit. Voici ce que l’on pense dès le prime abord de la joyeuse bande à Pineau, alors que commence à se nouer cette farce gogolesque sous les falaises blanches de la Carrière Boulbon… Dans une scéno dépouillée, parfaitement raccord avec la minéralité des lieux, un plateau nu ou presque, visiblement destiné à n’accueillir que le jeu pur du théâtre et le jeu seul -ou presque-, voici que se déploie ce conte absurde et parfaitement  métaphysique autour d’une tartine de saucisse de foie, dans le ventre d’une chambre matrimoniale…

Le Suicidé ouvre ainsi sur cette parabole plutôt mystérieuse mais ô combien férocement politique, une de ces dizaines d’images tellement russes qui hantent la poésie brute de Nocolaï Erdman. Auteur ravagé par la dictature stalinienne, empêché par un pouvoir qui n’aimait alors guère les trublions de la trempe d’un Erdman, qui mourut avant de ne pouvoir voir ce Suicidé monté à la scène. Une fable poético-politique en forme de comédie, qui ne pouvait que plaire à  Patrick Pineau et sa troupe, tant elle semble écrite pour les acteurs, pour l’amour des acteurs.  Et qu’elle incarne toute la russéité à laquelle Pineau est si attaché, lui qui a monté Tchékhov ou Gorki et que cette altérité-là nourrit.

Quant à  la troupe, effectivement, elle s’en donne à coeur joie. Et l’on sent parfaitement le plaisir que ces acteurs ont à déconner ensemble, dans cette comédie un tantinet délirante où presqu’une vingtaine de comédiens joutent sur le plateau calcaire et poussiéreux de la Carrière… Tous excellents, drôles sans tartufferie, graves sans pathos, physiques sans esbroufe, ils soudent ce jeu complice avec une parfaite légèreté, dans le bon sens du terme. A commencer par le metteur lui-même, superbe Semione Semionovitch Podsékalnokov, que Pineau incarne vraiment, pantin agité et dérisoire, alcoolique fini sans doute, mais force brute d’humanité, avec cet immense et paradoxal appétit pour la vie.

Une belle performance -dont on sait qu’elle n’était pas prévue à l’origine- qui nous fait aimer Pineau pour cette grande soif de jouer, et qui ici transpire par tous les pores, dans sa direction d’acteurs précise comme dans sa belle mise en scène classique mais sans affect, inventive, pleine de ces petites trouvailles qui bluffent… Autour de Podsékalnokov, gravite une théorie de personnages extravagants,  et surtout ses femmes, car vous l’aurez compris, le drôle est aussi un homme à femmes. Superbement incarnées par Sylvie Orcier et Anne Alvaro, respectivement l’épouse et la belle-mère de Semione Semionovitch, ces deux femmes au tempérament bien trempé font le pendant loufoque de ce grand philosophe en chambre qu’est ce pauvre Podsékalnokov.

Un Pineau féroce, terriblement drôle, monté avec cette grande générosité qui le caractérise, et servi par le cadre magique de la Carrière Boulbon, véritable théâtre grec de par sa minéralité magnifique et sa belle accoustique d’amphithéâtre.  Et une troupe vivante, parfaitement à l’aise dans la mise-en-scène ample de Pineau et la belle scénographie de Sylvie Orcier. Oui, Maria Loukianovna, l’épouse de Semione. Cette femme a du talent.

Marc Roudier

Le Suicidé / Patrick Pineau / du 6 au 15 juillet / 22 h. / Carrière de Boulbon

(Photo : Gérard Julien / AFP)

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