THE FOUR SEASONS RESTAURANT, L’OPUS VOLCANIQUE DE ROMEO CASTELLUCCI

FESTIVAL D’AVIGNON 2012 : The Four Seasons restaurant / Romeo Castellucci / Gymnase Aubanel / du 17 au 25 juillet 2012 à 18 h.

Avec « The Four Seasons Restaurant », Romeo Castellucci démontre une fois encore la puissance de sa vision et l’expertise de son théâtre. Troisième volet d’un triptyque commencé avec « Sur le concept du visage du fils de Dieu » et poursuivi avec « Le Voile noir du pasteur », ce « Four Seasons… » est dévoué à la disparition de l’image. Castellucci produit ici une oeuvre pastorale, au sens biblique du terme, un opus volcanique au souffle universel. Une grande leçon de théâtre, qui utilise la totalité du registre formel de cet art voué, selon le metteur en scène, à « la disparition de l’objet ».

La « caverne théâtrale » de Castellucci convoque la grande figure du peintre Mark Rothko et, à travers celle-ci, le noir absolu et mystique du peintre, celui même qu’il proposait dans les années 50 pour le restaurant éponyme de New-York, pour finalement y renoncer, ne se résolvant à cautionner une démarche purement décorative.

Le noir de Rothko est comme un grand trou noir qui aspire tout autour de lui. Castellucci en fait la métaphore de celui du Théâtre, ce noir théâtral dont le metteur en scène dit qu’il est très proche de celui du voile du Pasteur dans la nouvelle de Hawthorne, ou de celui, absorbant, du grand peintre américain. D’ailleurs, tout commence par un trou noir, intense reconstitution sonore de ces infra-ondes inaudibles qui « signent » ce phénomène cosmique. « The Four Seasons… » débute ainsi par ces vibrations en méga-basses difficilement supportables pour l’oreille humaine, dont la puissance d’évocation est hallucinante.

On ne relèvera jamais assez la dimension mystique de l’oeuvre de Castellucci. Déjà l’an passé, avec son « Concept… », le metteur en scène convoquait la disparition de l’image du fils de Dieu grâce à l’artifice parfaitement théâtral -et donc distancié- d’une narration centrée sur le délitement du corps, la pourriture et le vieillisement. Au fond, la disparition annoncée de la matière. Son iconostase révélait, au sens photographique du terme, la disparition de l’image de Dieu et invitait à suivre -ou pas- le Pasteur, figure tutélaire du passeur et, toujours selon Castellucci, « véritable artiste qui se bat chaque jour contre la réalité ». Un hérétique dont la mission, en refusant de dévoiler son visage, est de « poser une tâche noire, obscure », offrant ainsi à l’humanité un vrai miroir d’elle-même.

« The Four seasons.. » après son introduction sonore d’une puissance impressionnante, commence au plateau par une scène pastorale, tirée de La mort d’Empédocle de Hölderlin. Cette évocation en plusieurs tableaux qui constitue la première partie de « Four seasons… » est d’une pureté inouïe, un vrai miracle de mise en scène, millimétré et parfaitement chorégraphié. La boîte blanche qui l’accueille, les jeunes vierges qui déclament, les voix naturelles ou retraitées numériquement, tout cela participe d’un ballet virevoltant de grâce et de légèreté, un théâtre d’une zénitude absolue, accru par les lumières pastels, la bande-son bucolique où s’invite une théorie d’animaux pastoraux, le décor laiteux et les peaux diaphanes des jeunes filles.

Mais lorsqu’il s’agit de Castellucci, on peut bien évidemment s’attendre à un biais, à une mise en abîme subtile qui transfigure le propos. Et c’est bien ce qui se passe ici, avec ces vierges aux robes mormones en nuances neutres, distillant les vers d’Hölderlin sur la disparition du philosophe comme ceux d’une tragédie grecque, à peine outrée, légèrement décalée. Un tout petit décalage qui révèle le grand art de directeur d’acteur du metteur en scène, comme la scénographie lumineuse et dépouillée ainsi que les déplacements au cordeau de ce choeur féminin signent le talent de l’artiste Castellucci, véritable maestro du théâtre.

L’acmé de sa très grande maîtrise est atteinte dès la seconde partie. Avec un sens incroyable du théâtre, Castellucci qui a tout saisi de celui-ci, de son jeu constant du simulacre et de la dialectique apparition/disparition qui le régit, nous fait son grand coup de magicien. Utilisant le jeux de rideaux comme autant de tiroirs-gigognes, il nous construit une seconde partie entièrement visuelle, sans comédiens ni autre artifice vidéo. Seul le ballet des rideaux qui se déplacent, s’ouvrent et se referment sur la boîte scénique constituent cet acte muet, où apparaîssent puis disparaîssent un cheval mort ou quelques boules, simplement accompagnés par le jeu de lumières, quelques éclats sonores et le crissement de l’ouverture de rideau, ici illustré par le son d’une lave volcanique qui craque et s’écoule dans un vacarme tellurique. Un numéro de magie, on l’a dit, absolument époustouflant et virtuose, qui prouve à quel point Castellucci a tout compris de son art.

Enfin, le final dont on ne vous révèlera rien est, comme souvent avec ceux des oeuvres de Castellucci, d’une puissance foudroyante, proprement terrifiante. Il s’achève sur l’image féminine, dont la révélation évoque le final du premier volet de la trilogie. Un coup de poing à l’estomac que ce « Four Seasons… » absolument sublime, n’ayons pas peur des superlatifs. Un très très grand Castellucci qui restera irrévocablement à l’esprit. Et une oeuvre magistrale, incroyablement dense et fertile, à la portée universelle.

Marc Roudier 

Article publié en partenariat avec INFERNO-MAGAZINE

Visuels : « The four seasons restaurant » Romeo castellucci / Photos C. Renaud De Lage / Copyright Romeo Castellucci / societas Raffael Sanzio et festival d’Avignon.

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