Andres Serrano : L’œil du maître

Une remarquable rétrospective de l’œuvre du photographe américain Andres Serrano se tient actuellement à la Collection Lambert d’Avignon. Un parcours éblouissant où ses séries les plus fameuses -America, Ku Klux Klan- côtoient d’autres moins connues. Un panorama jubilatoire du travail d’un artiste politiquement incorrect arrivé à pleine maturité.

 

Tout d’abord, souligner l’accrochage impressionnant de ces quelques 170 œuvres de grand format, dont l’évidence vous explose au regard sitôt entré dans le hall du musée. Ensuite, noter le parti-pris des commissaires d’un parcours non-chronologique de l’œuvre, mais plutôt d’une série de travaux juxtaposés sans souci historique qui s’interpellent et se répondent de salle en salle. Le travail complexe et protéiforme de l’artiste ici s’exprime avec une vigueur décuplée. Ses grands portraits de la série America, au chromatisme rutilant, répondant à ceux de la commande Russia, réalisés à l’occasion d’une résidence à la maison de la photographie de Moscou. L’ensemble de l’expo est d’ailleurs dédié à la journaliste assassinée récemment, Anna Politkovskaïa.

De prime abord on est saisi par le gigantisme de ces portraits, en même temps qu’ils nous touchent au plus près par leur intime proximité. Ça et là, un regard, un sourire, un détail nous accrochent dans ces plans américains où seuls le visage et une partie du buste se détachent sur un fond coloré et uniforme. La grande réussite de ses deux séries, America et Russia, tenant aussi au fait qu’il s’agit d’un échantillonnage lambda et relativement exhaustif des deux populations. Une pute y côtoie un cadre de banque ou un directeur de quotidien, une paysanne russe s’affiche aux côtés d’un oligarque ou d’un marin de la flotte nationale. Tous ces portraits, en revanche sont exécutés avec la même méticulosité et la très grande technique qui caractérisent le travail du photographe. Impeccables et glacés, ils offrent la distance théâtralisée idéale avec leur sujet, en même temps qu’ils l’icônisent. Grand contemplateur de la peinture classique, l’artiste s’y montre un coloriste étourdissant de maîtrise et de culture. Ses images évoquent les grand portraits de la peinture espagnole et baroque, leur chromatisme hardi et leur construction rigoureuse. Goya, Zurbaran en particulier, mais aussi Greco ou Titien ne manquent pas d’être évoqués dans ces grandes figures prises dans la pleinitude et la force énergique de leur représentation, toute de violence contenue, quasi-explosive. Un très grand choc qui agresse presque le regard, particulièrement dans ces deux séries de portraits dont l’énergie n’a de rival que le contenu politiquement très incorrect qui les sous-tend, comme il le fait dans toute l’œuvre du photographe longtemps décrié et mis au banc de sa propre société, horrifiée de se voir si crue en ce miroir. America comme Russia sont les deux pôles éclatants d’humanité et de charge émotionnelle de cette superbe monographie.

L’autre grand moment est la salle consacrée à la série Morgue. Où l’artiste, après s’être fait enfermer dans la morgue de New-York a photographié ces cadavres en voie de putréfaction, blessés, troués ou amputés, résultant de mort violente par accident, suicide ou meurtre. Cette série est proprement insoutenable. Et pourtant il se dégage de ces pièces un incroyable esthétisme, avec ces surfaces de chair ou de peau abîmées qui créent de surprenant paysages abstraits, magnifiés par la caméra effroyablement précise de l’artiste et un cadrage remarquablement affûté, une précision de l’œil clinique, pour un rendu paradoxalement monumental. Encore une fois, les grandes leçons de la peinture ont bien été comprises de l’auteur, et ses maîtres de la quête morbide, les grands Da Vinci ou Rembrandt, sont bien présents dans ces superbes et terribles images. Serrano nous montre là l’acuité et la contemporanéité de son regard d’artiste engagé, inscrit dans une société qui a fini par banaliser la mort au point paradoxalement de la montrer partout sans jamais se l’approprier réellement, comme dans les grimaceries commerciales d’Haloween ou dans le flot obscène des séries télés aseptisées pire que le plancher d’une morgue. Des retrouvailles avec la chair de l’art et le corps mortel des vivants.

Entre ces chocs d’une incroyable force plastique, nous retrouvons avec plaisir les premiers travaux de Serrano, déjà provocants comme ses immersions dans la pisse ou le sang de statuaires religieuses, les “body fluids” qui composent d’étranges paysages abstraits de sperme ou de sang, ou encore cette fameuse tête de veau tranchée montée sur socle qui illumine les premières salles. On navigue entre quelques images surprenantes d’esthétisme de Ku Klux Klan, où le noir latino qu’il est a pris un plaisir trouble à photographier l’abjection même, jusqu’à la rendre d’une beauté classique stupéfiante d’élégance chromatique. On surprend son regard froid de collectionneur d’altérité avec la série History of sex, où les performances déviantes ou acrobatiques de pros du porno étalent leur rudimentaire et dérisoire vanité. Enfin, on s’attache aux grandes photographies de marginaux, clodos en tous genres, dealers ou putes qui forment Nomads, un catalogue des déréglementations atroces du libéralisme américain qui laissent des milliers de sans-abris, sans-santé, sans-nom, sur le carreau. Mais Serrano en fait des personnes d’une singulière beauté, des Icônes ou des martyrs d’une puissance majestueuse.

Photographe irrévérencieux, rageusement politique et surdoué, Andres Serrano en d’autres siècles eut été un grand peintre, un des plus grands. Son sens plastique incroyable et la maîtrise absolue des formes en font un des artistes essentiels de notre siècle. Sa force d’évocation et la radicalité de son propos illuminent notre monde si vain, si désespérant d’indifférence. Un monde qui a grand besoin de la lumière et du courage d’un tel artiste.

Marc Roudier

Andres Serrano. Une exposition en février 2007. Collection Lambert en Avignon, 5 rue Violette. 04 90 16 56 20. collectionlambert.com

toutes photos : © Andres Serrano et Collection Lambert

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