AVIGNON OFF 2013 : FOCUS SUR LE THEÂTRE DU CHÊNE NOIR

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LEBRUITDUOFF.COM / 14 juillet 2013

AVIGNON OFF 2013 : Focus sur le théâtre du Chêne Noir.

Parmi les institutions du Off, le théâtre de Chêne Noir est un lieu très bien fréquenté : 50 000 à 52000 spectateurs sont attendus cet été au  Chêne. A ce jour (au 10 juillet), déjà plus de 12 000 places ont été vendues. Gérard Gelas, le patron du théâtre, a créé sa compagnie en 1967. A l’origine du Off avec d’autres collègues (André Benedetto ndlr), il s’est installé dans les murs actuels du Chêne en 1971. Parce que Gelas a grandi dans le quartier du Chêne vert, quand il est devenu professionnel, il a changé de couleur, est devenu noir, comme les anars de l’époque et pour rendre hommage aux forces noires d’Antonin Artaud («comme la peste il [le théâtre] est le temps du mal, le triomphe des forces noires.»)

Tour d’horizon des spectacles présentés cet été :

 11h30, Salle J.Coltrane :Nous serons vieux aussi [A Nouveau, fragments 4] Compagnie L’ Ensemble A Nouveau

De la vieillesse à la vieillerie sans autre forme de procès. Un spectacle exigeant qui traite par plusieurs médiums de l’âge et de tous ses accessoires. Textes projetés, vidéos, musiques, films d’animations, chorégraphies : toutes les formes du théâtre d’image sont convoquées ici dans une esthétique très inspirée de « La Classe morte » de Kantor.

Si les images sont fortes et la mise en scène efficace, les acteurs ne sont malheureusement pas assez investis corporellement et traitent leurs déplacements avec trop de désinvolture, ce qui jure avec la finesse de la mise en place. Un projet sans concession qui gagnera certainement en intensité quand la mise en place des acteurs sera plus rodée.

 Ce théâtre qui fonctionne à l’année présentera en Juillet quelques 250 représentations des 12 spectacles programmés sur la durée. Réparties dans deux salles, Léo Ferré et ses 288 places, et John Coltrane, salle plus confidentielle de 120 sièges, les pièces trouvent ici deux lieux très différents qui peuvent se prêter à toutes les esthétiques. Tous les spectacles sont des co-réalisations sans aucun minimum garanti (si le spectacle ne fait aucune entrée, personne n’y gagne). En revanche, si le spectacle fait le plein (et c’est le cas de beaucoup d’entre eux), le théâtre et les compagnies se partagent les recettes.

160 personnes (26 personnes dont 7 salariés permanents du théâtre, plus les intermittents et vacataires du chêne + les équipes des spectacles) s’occuperont de vous cet été, le tout pour un budget de 40 000€ (fonctionnement du lieu, masse salariale du théâtre et de l’équipe du Lien, frais de « com »).

 14h, Salle J.Coltrane : Journal de ma nouvelle oreille de et par Isabelle Fruchart

Dans un décor de belle des champs aux accessoires un peu délavés, Isabelle Fruchart vient nous raconter l’histoire de ses mauvaises oreilles. Sourde à 70%, mal diagnostiquée, elle décide un jour de s’appareiller pour quitter son univers sonore bien à elle et retrouver petit à petit la réalité bruissante du monde qui l’entoure. « J’ai accès à l’anodin ». Le banal d’une conversation surprise dans le train, le quotidien d’un café avec ses bruits de percolateur, de monnaie ou de cuillères qui tombent.

Petit à petit, on se rend compte que notre langage est truffé de vocabulaire lié à l’audition grâce à ce texte fin, bien foutu et jouant sur tous les tableaux (tendresse, drôlerie, tranche de vie etc.)

La mise en scène de Zabou Breitman réussit à laisser le spectacle intimiste et dans le style d’une conversation, tout en ajoutant une dimension plus générale, réflexive et universelle.

Si, lors de la représentation, la comédienne avait plus de panache que d’émotion, on ne doute pas qu’au fil des représentations, elle trouvera le ton juste, sur la corde pour vivre son texte avec son corps plus qu’avec son intelligence.

Et pour ceux qui sortent du spectacle, vous pouvez traverser la rue pour aller consulter un fasciathérapeute !

Ce qui frappe en passant sa journée au Chêne noir, c’est de se rendre compte que la moyenne d’âge des spectateurs est assez élevée par rapport à beaucoup d’autres lieux. L’aspect « vedettes du cinéma » de la distribution (et beaucoup de vedettes des ménagères de plus de 50 ans comme Corinne Touzet, Thierry Lhermitte ou Nicolas Vaude) y est peut-être pour beaucoup. Mais c’est aussi un public fidèle, qui suit son directeur depuis plus de 40 ans. Reste maintenant au théâtre à rajeunir ses troupes, tout en gardant la vieille garde avec elle !

 16h30, salle J.Coltrane : L’île de Vénus

Entre un texte inutile, bavard, mal cousu et une mise en scène plate, incohérente et mal pensée, ce spectacle salement monté s’avère un attrape couillon pour ceux qui seraient alléchés par le nom de Nicolas Vaude. Il fait le boulot pour essayer de sauver ce spectacle de naufragés. A l’image du débardeur que Julie Debazac a rajouté par pudeur (ou parce que la robe qu’on lui a trouvé dans la malle à costume d’une précédente production ne lui va absolument pas), on subit un spectacle fagoté à la va-vite.

Un des problèmes majeurs du Chêne noir est son manque de place à l’accueil. Entre les spectateurs sortant de la petite salle et ceux entrant dans la grande salle, le chassé-croisé crée l’embouteillage (surtout aux toilettes, qui elles aussi semblent de la même époque que les spectatrices évoquées plus haut). Impossible aussi d’y mettre un bar, prévoyez donc vos bouteilles, il fait chaud en Juillet de ce côté-ci du Rhône.

19h, Salle J. Coltrane : Le Lien, par le Théâtre du Chêne Noir

Le texte d’Amanda Sthers est plus complexe qu’il n’y paraît. A première vue c’est un texte efficace, fait pour plaire et pour servir de boîte à émotions aux acteurs. Certes les dialogues sont percutants et permettent aux acteurs de faire leur petit numéro, mais au fur et à mesure que l’histoire avance, un doux parfum licencieux envahit le théâtre. Sans jamais être choquant gratuitement, l’histoire des ces deux personnages qui se découvrent un lien de parenté (leur père a mené une double vie) et ne peuvent se défaire d’une attirance physique et intellectuelle pique, colle et laisse un goût assez amer en bouche.

Chloé Lambert est extraordinaire de justesse, d’émotion et de tendresse. Elle occupe le plateau aussi par son regard, sa diction impeccable et son corps très bien mis en valeur. Amanda Sthers préconisait une actrice hitchcockienne. A la fois Ingrid Bergman et Joan Fontaine, elle allie charisme physique et intelligence sensible. Stanislas Merhar est quant à lui bien inégal. Autant il peut être formidable quand il se laisse aller à la sensibilité et à la fragilité, autant tous ses moments de gros dur sonnent particulièrement faux. Il a tendance à s’enfermer dans un jeu criard qui ne lui convient pas. Mais, pour ces moments de sur-jeu, combien de petits instants fugaces d’une tendresse surgie du tréfonds de l’âme et qui nous font passer un moment à la fois très agréable et très dérangeant. La mise en scène de Gérard Gélas est percutante et, comme à son habitude, il se révèle être un excellent directeur d’acteur. Seule la scénographie (mais personne n’a été convoqué pour y réfléchir) est bien décevante, trop simpliste et ne rajoute et ne complexifie rien. Un spectacle d’une grande qualité, à la fois accessible à tous et en même temps très dérangeant.

Comme dans beaucoup de salles, l’ultime spectacle de la journée a un peu du mal à remplir. Il faut dire que si certains bus fonctionnent encore, ce n’est pas le cas de la gare qui ferme ses portes à des heures dignes d’un gros bourg, quand la ville d’Avignon devient le temps de son festival le centre du monde théâtral. Sur ce coup là, Marie-José Roig, mairesse d’Avignon depuis des éternités (à tel point qu’elle mériterait d’être dans l’exposition des Papesses à la Collection Lambert), ne se vante pas de ses nombreuses connexions en haut lieu. 20H30, le dernier TGV pour Paris, 21h30, direction Narbonne, seul Marseille a droit à un train à 23h. Pourquoi ne pas ajouter exceptionnellement un dernier train à 1h du matin dans les directions principales ?

22h15 : Tom à la ferme

Comme pour « Le Lien », le texte de Michel-Marc Bouchard joue sur les perversions et les capacités humaines à explorer les limites entre acceptation et résignation.

Tom, un jeune publicitaire tout en stéréotypes part au fin fond du monde à l’enterrement de son petit-ami. Là-bas, il découvre le mensonge, la vie cachée et commence à tisser une relation sado-maso avec le frère du défunt.

Les comédiens sont tous totalement dans leurs personnages et investissent le plateau avec beaucoup de conviction. Christophe d’Esposti, qui interprète un Tom tout en sexualité, tient cette pièce très étrange pendant 1h45 avec toute la difficulté d’une scénographie et d’une mise en scène complexes. Il est à noter, chose assez rare en Avignon, qu’on n’a pas eu le réflexe d’un plateau nu, et cette scénographie mobile en deux parties (espace cuisine, espace chambre) assez lourde à mettre en place, crée un univers visuel très agréable.

Ladislas Chollat, LE metteur en scène parisien en train de monter et de devenir à la mode, ne se repose pas sur ses acteurs (notamment Raphaëline Goupillot qui joue la mère avec beaucoup de finesse) et propose une mise en place et une dramaturgie à la hauteur du texte : désaxée, tordue et sur le fil.

Bruno Paternot

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