ENTRETIEN : DAMIEN REMY, « HISTOIRE VECUE D’ARTAUD-MÔMO »

damien rémy

Interview de Damien Rémy – Comédien dans « Histoire vécue d’Artaud Mômo » de Gérard Gelas – Chêne Noir 17h.

13 janvier 47 au vieux colombier : Devant un parterre d’intellectuels de l’époque, Antonin Artaud, après des années de drogue et de séjours en hôpital psychiatrique, entame sa conférence. Il ne s’ensuivra qu’une série de râles et de cris incompréhensibles jetés à la face de la Société.

BDO : Vous avez travaillé avec Gérard Gelas à partir du texte écrit par Antonin Artaud avant la conférence. Que représente pour vous ce cri de souffrance ? Souffrance intérieure ? Souffrance envers une société qui a détruit un génie ?

Damien Rémy : C’est un multi-cri si on peut le dire comme ça, mais c’est avant tout quelque chose qui résonne énormément en moi pour des raisons que je ne connais pas, parce que, d’aussi loin que mes souvenirs me portent, j’ai toujours été fasciné par les êtres comme antonin Artaud et tout ceux qui s’autodétruisent, jusqu’à Kurt Cobain ou Amy Winehouse ou Rimbaud ou tant d’autres. Ce sont des cris qui me parlent beaucoup et je trouve que Artaud et les gens de cet acabit sont pour moi de vrais résistants, des résistants de la pensée qui ne se fondent jamais dans la bien-pensance générale et qui résistent justement de manière parfois un peu extrême, mais en tout cas qui résistent et qui pour moi sont des vrais exemples.

BDO : A qui s’adresse-t-il avec ce cri ?

Damien Rémy : C’est un cri qui s’adresse à la société toute entière. Si on regarde les ennemis d’Antonin Artaud, ce sont la religion, la médecine, la science, c’est l’Humanité. Il est… drôle, ce n’est peut être pas le mot auquel on pense mais à force de le creuser et de le fouiller depuis maintenant 16 ans je trouve qu’il a un petit peu cette prétention que certains êtres peuvent avoir vis-à-vis de la société dans le sens où il nous dit : « Moi j’ai compris et je vais vous le dire… je vais vous enseigner la connaissance que j’ai de la Société puisqu’apparemment vous avez tous le nez dans le guidon… par contre moi qui ai une sorte d’extra-lucidité de la vision sociétale, je vais vous apprendre la vie ».

BDO : Mais il a une part de folie bien réelle tout de même ?

Damien Rémy : C’est quoi un fou ? C’est évident qu’il est complètement en dehors de la plaque ou de la normalité…

BDO : De quel théâtre Antonin Artaud est-il l’ennemi ?

Damien Rémy : On est au début du siècle, ou dans l’entre-guerre quand il dit ça. Je pense qu’il fait référence au théâtre classique, un peu à la Gérard Philipe, une manière de dire le théâtre en restant dans la forme et en n’allant pas forcément dans la pensée, sans aller vers des choses plus profondes. Sans oublier qu’il avait sûrement un côté provocateur de base…

BDO : La Société gère quand même mieux ses malades maintenant et, malgré ce que certains disent, nous avons en France une immense liberté de parole. Pourquoi a-t-on le sentiment d’une problématique encore très actuelle ?

Damien Rémy : Je ne suis pas sûr qu’on ait une si grande liberté d’expression. Reste à savoir s’il s’agit d’une censure ou d’une autocensure, je parle de la problématique actuelle. Bien sûr j’ai l’impression qu’on a tendance à s’autocensurer de peur de choquer, on est dans une société très compartimentée, tout est bien placé dans des cases, les religions dans une case, les homos dans une autre, et, comme dirait Coluche ça doit être très difficile d’être noir, homo et musulman à la fois. On a toujours ce carcan des cases. Effectivement la psychiatrie a beaucoup évolué depuis la seconde guerre mondiale et il y a certaines formes de psychiatrie qui sont respectueuses de l’humain, ce qui a mon sens est le principal, mais attention, il reste aussi beaucoup de psychiatrie avec beaucoup de chimie. Alors la chimie, ce n’est pas l’électro choc, c’est moins violent, c’est plus politiquement correct mais ça vous éteint sûrement.

BDO : Vous avez dit qu’Artaud Momo était assez « Punk » dans son style. Pourquoi cette correspondance ?

Damien Rémy : C’est une manière cash qu’a Artaud de parler de tout. La culture punk se fout aussi complètement de la bienséance de la Société, comme Artaud. C’est en ça qu’il est aussi un punk se foutant de tout.

BDO : Voilà 16 ans que vous interprétez ce spectacle, quelle incidence a eu votre âge sur votre façon d’appréhender ce personnage ?

Damien Rémy : Aucune ! La seule incidence c’est le maquillage, il est maintenant plus léger ! J’exagère et je schématise peut être trop. C’est vraiment un des textes dont je n’ai pas encore touché le fond. J’ai beau le travailler, le voir et le revoir, je découvre toujours des choses nouvelles et c’est assez fascinant au bout de 16 ans. Je ne sais pas si cela fait partie d’une évolution de moi ou du fait d’y revenir régulièrement, à l’âge qui avance ou à la répétition du jeu ? Je ne sais pas, peut être un peu des deux.

BDO : Comment expliquez-vous d’avoir eu aussi bien du succès en France qu’à l’étranger ?

Damien Rémy : Artaud est franchement un auteur universel, il parle de l’humanité et des rapports humains, il parle des liens qui existent entre chaque homme quelle que soit sa provenance.

BDO : Après tant d’années, avez-vous encore besoin de mots pour communiquer avec Gérard Gelas ?

Damien Rémy : De moins en moins, on se connaît tellement qu’il sait où je peux aller et où je peux ne pas aller. Moi je sais aussi dans sa direction les choses qui sont importantes à jouer et donc, à partir de là, effectivement on communique assez peu, on reste sur des grandes lignes, on se dit les choses essentielles et âpres. Il a aussi conscience, et ça c’est pour moi le signe d’un grand metteur en scène, que l’acteur doit avoir sa part de liberté pour pouvoir justement s’approprier les choses et avoir l’honnêteté nécessaire quand il est sur scène.
Quand on se revoit au bout de plusieurs années j’envoie du Momo et il prend ce que je lui donne à ce moment là de ma vie. Lui me donne alors les équilibres nécessaires pour revenir à cet objet théâtral non identifié qu’est Artaud Momo, avec l’évolution qu’un spectacle doit avoir puisque c’est un spectacle vivant et encore plus pour celui là.

BDO : Vous donnez beaucoup de vous-même dans ce spectacle, n’est-ce pas un défi tant physique que psychique que de le jouer durant tout un festival ?

Damien Rémy : J’efface le disque dur tous les jours ! Je sors de scène et je reviens le lendemain en me disant qu’il ne faut absolument pas copier ce que j’ai fait la veille. En plus, je me sers de ce qu’est fondamentalement la conférence du Vieux Colombier, c’est à dire une conférence qui n’a donnée qu’une fois et qu’il ne donnera plus jamais. C’est tous les jours le 13 janvier 1947 et il n’y en aura pas deux. Je m’appuie aussi sur ce qu’Artaud dit un moment : « le transfert de l’acteur sur une scène ne peut pas se reproduire deux fois ».

BDO : Vous partez aux Etats-Unis, qu’allez vous y faire ?

Damien Rémy : Ha ha… ! Prendre des cours de country… Non, en fait juste continuer à vivre. La vie m’en donne cette occasion et en revenant régulièrement en France. Vivre là-bas 3 mois, revenir 3 mois, découvrir une autre culture. Ce n’est pas le Texas qui m’attire le plus mais enfin… on n’est pas loin de la Nouvelle-Orléans par exemple. Simplement découvrir…

Propos recueillis par Pierre Salles

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