INTERVIEW : LE CHÊNE NOIR FÊTE SES 50 ANS !

LEBRUITDUOFF.COM – 5 juillet 2017

Le Chêne Noir fête ses 50 ans cet été 2017. Né en 1967, le Chêne Noir et son directeur Gérard Gelas ont été avec André Benedetto les co-fondateurs du OFF d’Avignon. Au-delà d’une programmation soignée, très politique, porteuse d’échos d’une actualité internationale inquiétante, cet anniversaire sera ponctué d’événements : parution d’un livre retraçant en images les 50 années de ce théâtre emblématique et des créations de la compagnie, grande fête d’anniversaire au Village du Off le 18 juillet, lectures publiques à l’Hôtel d’Europe… Rencontre avec Gérard Gelas, le maître des lieux, fondateur du théâtre et metteur en scène.

Vous fêtez cette année les 50 ans du Chêne, votre théâtre est populaire au bon sens du terme. Quelle est votre définition du théâtre populaire ? Quels en sont les ingrédients ?
Gérard Gelas : Le théâtre populaire doit déjà être accessible et compréhensible par tous. Moi j’ai grandi avec Vilar, c’est-à-dire un théâtre exigeant qui parle aux gens, qui est compris quand on parle et qui est formellement beau et si possible abouti.

Envisagez-vous un événement ou des actions pour fêter ces 50 ans ?
Gérard Gelas : En premier lieu la reprise de « Migraaaants » pour le Festival qui est pour moi un spectacle important sur le fond et sur la forme. Nous allons aussi faire des lectures d’extraits de mes pièces à l’hôtel d’Europe avec Alice Belaïdi, Daniel Mesguish et moi-même. Et puis il y aura aussi une grande fête organisée par le Off et la mairie d’Avignon au village du Off avec un repas de 400 invités par la ville et le Off. Il y aura aussi une programmation que je veux très exigeante et la parution d’un livre retraçant en images ces 50 années de création. Mais n’oublions pas que toutes les festivités iront jusqu’à fin décembre, avec entre autres Philippe Caubère qui viendra créer ici son dernier spectacle qui clôturera toute « La Danse du diable ». Je vais moi-même refaire « Virgilio, l’exil et la nuit sont bleus » avec mon fils Julien au piano et à la création musicale, et encore d’autres manifestations…

Pourriez-vous nous parler de votre public ? A-t-il évolué au fil des ans ?
Gérard Gelas :
En 50 ans il est venu beaucoup de public. On peut vraiment parler de public du Chêne Noir, celui qui nous a toujours permis de résister. On peut penser que notre public vieillit mais en fait on se rend compte que beaucoup de jeunes arrivent. Et ça, ça ne vient pas du ciel, ça vient d’une politique qu’on mène au Chêne Noir.

Comment ont évolué vos mises en scène au fil des ans ?
Gérard Gelas : Au début de ma carrière on était plus un groupe rock ‘n’ roll, on vivait tous ensemble et en communauté. On a fabriqué tous les spectacles en roulant sur les routes comme une bande de gitans. Il est vrai que j’ai toujours été l’auteur et le metteur en scène mais c’était quasiment un travail collectif. Après il y a eu l’explosion de ce type de groupe dans les années 80 et il est vrai que j’ai traversé là une période très difficile car je ne faisais pas mon deuil de cette explosion. J’arrivais à détester les gens avec qui je travaillais comme s’ils avaient pris la place de mes anciennes amours. Puis j’ai travaillé sur moi, j’ai changé mon rapport aux acteurs. Moi je ne dirige pas un acteur, j’essaie de brancher les bonnes prises aux bons endroits.

Vous êtes fidèle avec vos acteurs et ils vous le rendent bien. Comment expliquez-vous ce lien ?
Gérard Gelas :
Je ne saurais l’expliquer mais c’est vrai qu’avec certains acteurs il y a ce lien invisible. Avec un Guillaume Lanson ou Damien Rémy qui est comme mon frère, mon fils quelque chose comme ça, enfin avec tous ces acteurs avec qui on a traversé les tempêtes de la création et qui ont pu constater que je n’étais pas un si mauvais capitaine, quand moi je constatais que c’était un bel équipage. Il y a un respect du travail et bien sûr des affinités, c’est un peu comme l’amour, on s’est trouvé quasiment vibratoirement avec certains acteurs.

Pouvez-vous nous parler de votre engagement politique et artistique dans votre travail ?
Gérard Gelas : Nous en avons déjà parlé pour Migraaaants mais ce que je peux dire c’est que je crois que toute ma vie je serai quelqu’un de gauche, mais d’une gauche qui pour moi n’existe plus, une gauche humaniste. C’est vrai que je suis un camusien de la première heure et sa pensée me nourrit depuis l’âge de 15 ans. Je n’attends plus des politiques qu’ils changent la vie des gens, c’est une imposture ! Qu’ils règlent déjà les problèmes concrets.

Qu’est devenue l’Anarchie au XXIème siècle ? Le Chêne est-il toujours noir ?
Gérard Gelas :
L’anarchie ce n’est sûrement pas les mecs qui ont brûlé un CRS l’autre jour dans les manifestations. La même question avait été posée à Léo Ferré ici au Chêne, il avait fondu en larmes en répondant :
« L’anarchie c’est l’amour », pour moi aussi. C’est un sujet qui m’intéresse de mettre en face-à-face le bouddhisme et l’anarchie. Cet anarchisme-là, qui peut aussi s’écrire libertaire, est toujours en moi. Ce qui m’intéresse dans l’anarchie c’est l’idée de l’autonomie des êtres, des êtres éclairés et responsables. De là à penser qu’il ne faille pas de degrés hiérarchiques à tous les niveaux, honnêtement je n’y crois plus. Mais l’idée poétique de l’anarchie est toujours ancrée profondément en moi. Pour la couleur du Chêne, noir ou pas ce qui est le plus important c’est ce que présente et représente actuellement le Chêne Noir.

L’Asie semble attirer nombre de metteurs en scène, pourquoi cet engouement ?
Gérard Gelas :
En ce qui me concerne ce sont eux qui sont venus me chercher. Ils cherchaient un metteur en scène qui vienne dynamiser l’Académie de Shanghai, mais je ne crois pas qu’il y ait un effet de mode, c’est chaque fois une histoire personnelle. Personnellement j’y suis allé et j’ai tout de suite aimé, déjà par vibration, c’est très féminin. J’aime aussi la rapidité, tout est beaucoup plus direct, on ne met pas trois ans à monter un projet et tous les responsables sont accessibles. Et enfin ceux qui m’ont convaincu ce sont avant tout les acteurs. Ils ont une formation complète, ils sont très précis, ils peuvent être parfois un peu mécanisés mais à moi de débloquer ça. Ils sont techniquement très solides.

Le Chêne Noir est devenu une institution à Avignon et dans le monde du théâtre en général. Comment voyez-vous son avenir ?
Gérard Gelas :
J’aimerais bien qu’on soit une institution… car au moins on aurait les moyens de mener le travail que l’on mène. Mais tant que j’aurai le désir et la santé de continuer sur cette voie je continuerai en essayant toujours de faire au mieux. Mais l’avenir c’est avant tout la jeunesse, on y pense et on travaille pour ça. C’est aussi la mise au point d’une union de très grands théâtres européens, des théâtres publics à Bruxelles, Genève, Paris et Avignon. Quatre grands lieux de théâtre européens vont travailler ensemble, s’aider, mutualiser et coproduire. Quand je créerai un spectacle je sais qu’il y aura au moins 120 représentations en début de répétitions et ça change tout. Ce n’est pas une union de notables, c’est une union d’artistes.

Votre fils Julien semble prendre son envol artistique depuis quelques temps, indépendant et pourtant souvent à vos côtés. Comment voyez-vous votre collaboration pour ces prochaines années ?
Gérard Gelas :
Il y a bien sûr le développement en Chine mais aussi le début de passation que je fais. À terme je transmets le Chêne à Julien, c’est une idée que nous développons depuis cinq ans. Il va intégrer le Chêne Noir en janvier prochain, il fera ses classes à l’intérieur du Chêne sur beaucoup de postes, ce qu’il a d’ailleurs déjà commencé mais aussi dans d’autres théâtres. Et puis il va développer sa carrière de metteur en scène, d’écrivain et de pianiste. Pour moi c’est le profil idéal car bien que différents nous avons les mêmes valeurs. Ce sera encore un autre Chêne Noir. L’avenir ce sera Gérard Gelas et Julien Gelas, puis plus tard Julien tout seul avec toute l’équipe. Pour moi ce n’est pas un héritage, nous prenons le temps et je sais que Julien est capable artistiquement de réussir n’importe où et donc au Chêne aussi. Enfin l’avenir d’ici 3 ans, c’est aussi peut-être la création d’un festival en Chine qui mêlera théâtre et jazz.

Que peut-on souhaiter de mieux pour le Chêne Noir, la France et le monde pour les 50 prochaines années ?
Gérard Gelas :
Pour le Chêne, avant tout que le public soit heureux, nombreux et intelligent ici. Pour le monde l’amélioration des conditions de vie de tous ceux qui sont dans la misère et le respect de la planète parce qu’on va clairement dans le mur. J’espère au moins la paix dans le monde, je le pense profondément. Pour la France, bien que ce soit un pays très cultivé, je souhaite que nos concitoyens arrivent à sortir du piège informatique. Bien sûr je ne renie pas la puissance de l’outil informatique mais cette révolution numérique qui n’en est pas une éloigne souvent les hommes plus qu’elle ne les rapproche et devient un vrai conditionnement des esprits. Il faut espérer plus d’humanité, partout, de contacts directs, comme peut nous l’offrir le théâtre, entre autres ! Lâchez vos portables, lisez, allez au théâtre, aimez !

propos recueillis par Pierre Salles
photo Manuel Pascual

ITW publiée avec l’autorisation d’INFERNO, Art et Scènes contemporaines. Cet interview a été réalisée pour le hors-Série papier spécial Festival d’Avignon d’INFERNO, disponible dès le 6 juillet sur tous les lieux du Festival et ceux du OFF.

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