« LE DERNIER HOMME », OU LA VIE DEVANT SOI

LEBRUITDUOFF.COM – 11 juillet 2018.

AVIGNON OFF 2018 : « Le Dernier Homme » écrit et mis en scène par Julien Gelas avec Paul Camus, Le Chêne Noir, du 6 au 29 juillet (relâche les 9,16 et 23)

« Le Dernier Homme » ou la vie devant soi

En plagiant Woody Allen, le protagoniste, survivant égaré dans un monde sans horizons, aurait pu se dire que l’éternité c’est long, très long… surtout quand on n’en voit pas la fin. Mais pour cela il eût fallu qu’il eût gardé, face à un désespoir éclatant parfois en rage, l’humour qui l’aurait distancié de la tragédie vécue en direct. A la différence des personnages des tragédies grecques qui savent qu’après avoir joué leur rôle, ils vont mourir devant nous ce soir (Cf. le Prologue d’Antigone d’Anouilh), il ne peut attendre de libération d’une mort – l’appellerait-il de tous ses vœux – qui se refuse désespérément à lui. L’immortalité est son destin et d’échappatoire, il n’en peut espérer.

Dans un décor fait de sable et de résidus d’un monde où la vie depuis longtemps s’est retirée, quelques objets calcinés – ancien chevalet, bidon industriel – prennent statut de blocs erratiques traçant une civilisation à jamais disparue. Dans une lumière orangée et blafarde, celle que l’on attribue fantasmatiquement aux lendemains de fin du monde, il s’avance vers l’avant-scène. Ses pas sont imprécis, il titube imperceptiblement gagné par un vertige intérieur. Sans doute l’effet avant-coureur de l’impensable dont il s’apprête à dévider les fils entremêlés comme s’il s’agissait de disséquer une pelote de réjection contenant intacts des morceaux de son existence passée restés coincés quelque part au fond de sa gorge.

Le ciel au-dessus de sa tête se déchaîne lorsque, émergeant pieds nus de la semi obscurité qui l’absorbait, il se saisit d’un antique dictaphone pour se raconter – certes en pure perte, la communication exigeant que le locuteur puisse trouver un récepteur susceptible de réceptionner le message -, raconter en boucle de manière morcelée son histoire chaotique. Depuis voilà deux cent vingt-huit ans, il a multiplié les tentatives pour interrompre l’enfer d’une vie sans terme. La lame, le fusil, ni aucune substance n’ont pu abîmer son corps qui reste immuable sans porter nulle trace physique du moindre vieillissement. L’horreur absolue. Robinson sans Vendredi, échoué sur les rivages sans âge de ces territoires déserts, il ne peut que ressasser l’existence qui fut la sienne. L’homme livré à un avenir sans fin a besoin de son passé d’humain pour échapper à l’angoisse existentielle non de la mort – qui serait pour lui un délicieux réveil – mais de sa « condamnation à vie ».

Des études que ses interminables années d’oisiveté forcée lui ont permises – l’histoire, puis la philosophie pour comprendre l’histoire, la musique, l’art, les religions et enfin les sciences – il a tout appris sauf l’essentiel : comment mourir… La terre git au milieu de la voie lactée et personne n’est là pour lui tendre la main. Hiatus spatio-temporel, demain il aura 416 ans. Et là, retour sur image du terrible secret qui l’a conduit à la malédiction dont il est frappé. Docteur Mabuse de l’informatique, il a inventé le logiciel de reconnaissance visuelle, la machine hyper sophistiquée qui, en connectant instantanément la pensée à la matière, court-circuite toute pensée réflexive. Une aubaine qui attise les convoitises du Pouvoir, avide de récupérer pour la gouvernance des hommes, les bénéfices d’une telle technologie avancée. Et son malheur à lui, c’est que, traqué par les Puissants pour qu’il leur délivre la clé du processus, il fut non seulement sauvé de la destruction généralisée qui suivit l’embrasement nucléaire de la planète mise à feu et à sang par les convoitises généralisées, mais élu par le Divin pour survivre à la « radiation » du globe terrestre.

La scénographie, plastiquement suggestive de ce thriller à résonnances philosophiques, met minutieusement en lumière le jeu de l’acteur complice de Julien Gelas, metteur en jeu de cette fable. Paul Camus, à nouveau impérial dans son interprétation de l’homme en quête d’un temps dont il ne serait plus prisonnier, est des plus convaincants. Il porte à lui seul l’intérêt du parcours suivi par ce dernier représentant d’une humanité disparue dont l’histoire tragique – qui aurait pu ménager plus de surprises encore – pousse ses rhizomes jusqu’à la nôtre.

Yves Kafka

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