« LA PUTAIN RESPECTUEUSE », PUTAIN… RESPECT !

LEBRUITDUOFF.COM – 13 juillet 2018

AVIGNON OFF 2018. « La Putain respectueuse » de Jean-Paul Sartre, mise en scène Gérard Gelas, Théâtre du Chêne Noir, du 6 au 29 juillet à 19h15 (relâche les 9,16 et 23)

« La Putain respectueuse » : Putain… Respect !

En quoi monter une pièce emblématique des années 50 ayant suscité, depuis son écriture par Jean-Paul Sartre nombre d’appétits théâtraux et cinématographiques, peut-il apparaître quelque soixante-dix plus tard comme une nécessité ? Le fait-divers dont part l’auteur de l’existentialisme – le sort réservé par le Tribunal de Scottsboro dans l’Alabama en 1931 à de tout jeunes-hommes afro-américains qui, sous la pression de la vindicte populaire orchestrée par la classe dominante, seront illico désignés auteurs du viol de deux jeunes femmes blanches et sur le champ exécutés – ne remonte-t-il pas à un temps si ancien que son impact pourrait sembler « passer de date » ? N’y aurait-il pas, en ce début agité de IIIème millénaire, des sujets d’une actualité plus brûlante à traiter pour un metteur en scène qui se pique d’ancrer le théâtre dans les préoccupations de son temps ? « Hélas non ! », semble lâcher dans un demi soupir Gérard Gelas, « La Putain respectueuse » n’a rien perdu de son absolue pertinence.

Effectivement, si l’on en juge à l’aune des actes racistes d’une cruauté « ordinaire » dont les médias regorgent, de ceux perpétrés encore très récemment aux Etats-Unis (mais pas que…) par des représentants patentés de l’ordre républicain, ainsi qu’à la lumière de l’impunité « bienveillante » dont ils bénéficient souvent, on peut dire encore aujourd’hui avec Fred, fils du Sénateur et cousin du meurtrier du jeune homme noir accusé à tort du viol d’une jeune femme blanche : « Il n’y a pas de vérité. Il y a des blancs et des noirs, c’est tout »… Mais nous pour déplorer ce truisme et non pour nous en accommoder à bon compte avec un cynisme glaçant.

Le rideau s’ouvre sur un lit monumental style Roche-Bobois comme pour signifier l’ancrage contemporain du drame à venir. L’aspirateur vintage (remis à la mode) quant à lui fera le lien entre les époques pour inscrire l’action dans une atemporalité qui l’exclut de toute contingence ponctuelle. De même que les bruits et les lumières du dehors – foule en chasse – n’appartiennent à aucun lieu spécifique.

Les personnages vont pouvoir jouer leur rôle. Il y a là réunis dans ce décor cosy bien que froid « l’appétissante » Lizzie (jouée par Flavie Edel-Jaume) dont le statut social – putain – la classe juste au-dessus des « nègres » (c’est ainsi qu’ils sont dénommés par les blancs). Sa féminité va exciter les mâles détenteurs du Pouvoir qu’ils entendent bien exercer jusque et y compris sur le corps des femmes – surtout s’il s’agit de putains – considérées comme une marchandise qu’ils peuvent s’approprier au gré de leurs pulsions. Le vieux Sénateur respectable sur toutes les coutures, outre ses penchants scandaleusement manipulateurs, ne se prive pas de gestes parfaitement déplacés à son égard et n’en éprouve aucun scrupule. Et son fils, Fred (incarné par le comédien fétiche de Gérard Gelas, Damien Rémy), chez qui on pressent une vie amoureuse marquée par les frustrations, « se paie » – chichement – une nuit avec elle.

On comprendra un peu plus tard, que si le fils de bonne famille, représentant de l’Amérique triomphante, s’est laissé émouvoir par le corps de « la putain » dans cette chambre qui servira d’unité de lieu à l’action, ce n’était pas prévu au programme… « Qu’est-ce que tu m’as fait ? Tu colles à moi comme mes dents à mes gencives. Je te vois partout, je vois ton ventre, ton sale ventre de chienne, je sens ta chaleur dans mes mains, j’ai ton odeur dans les narines. J’ai couru jusqu’ici, je ne savais pas si c’était pour te tuer ou pour te prendre de force. Maintenant, je sais. Je ne peux pourtant pas me damner pour une putain ». En effet, elle n’était au départ qu’un rouage du plan imaginé par le Sénateur pour obtenir un faux témoignage nécessaire à la libération du meurtrier du premier jeune homme noir.

Quant au second (joué par Mouloud Belaïdi), il sera l’objet d’une implacable chasse à l’homme, jusqu’au dernier tableau digne d’un polar, sauf qu’il s’agit là d’un humain traqué par d’autres humains voulant le lyncher sous prétexte de sa couleur de peau qui le rend forcément coupable à leurs yeux de blancs. Réfugié clandestinement dans la chambre de « la putain », l’homme traqué l’implorera de le soustraire à la meute des « honnêtes gens », amenant « la dame de petite vertu » à forcer le respect au-delà de ses hésitations.

Dans les pressions qui s’exercent sur elle pour qu’elle accepte de défendre ce qui « mérite » de l’être, à savoir une « vérité » admise par tous fût-ce au prix d’un parjure – « Est-ce que tu crois qu’une ville entière peut se tromper ? Une ville tout entière, avec ses pasteurs et ses curés, avec ses médecins, ses avocats et ses artistes, avec son maire et ses adjoints et ses associations de bienfaisance. Est-ce que tu le crois ? » – se révèlent tous les enjeux de domination sociale liée aux privilèges des puissants n’ayant que faire du concept de justice, « justice » dont ils ont pourtant plein la bouche dans leurs discours policés. Oui, décidément, « La Putain respectueuse » a sans conteste toujours sa place dans le bestiaire théâtral contemporain et c’est faire œuvre « respectueuse » que d’en présenter là une adaptation tonique.

Yves Kafka

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