« LES SOUFFRANCES DE JOB » : TIREZ AU SORT, PAS SUR LA FOULE !

job

lebruitduoff.com – 21 juillet 2021

AVIGNON OFF 2021. « Les souffrances de Job » – Compagnie Deraïdenz – Texte : Hanock Levin – La Scierie, à 21h30.

« Si le Juif n’existait pas, l’antisémite l’inventerait » écrit Sartre dans ses « Réflexions sur la question juive », et moi j’écris juste ici : « si Job n’existerait pas, Dieu l’inventerait. » Pourtant, ce Dieu, Job n’a de cesse de le remercier dès l’ouverture du spectacle, émerveillé depuis son trône, de le voir subvenir aux besoins des mendiants à qui sont offerts les os ensanglantés d’un buffet tout juste achevé. D’emblée, le burlesque nous pince le nez tandis que les mendiants, et les mendiants des mendiants, défilent aux pieds du roi. Voix criardes, dépourvues de souffle, vêtements énormes et disloqués, corps aussi sautillants que rampants, joies précaires, simplicité, tout cela suscite le rire du spectateur, rire innocent ou plutôt accroché à son innocence, car la chute est proche et il ne sera bientôt plus temps de se moquer. Quand le roi perd toutes ses richesses en une série de surenchères, on rit encore, car il est coupable d’arrogance et d’aveuglement. Mais le décor gris derrière le grand rideau rouge qui s’arrache jusqu’au sol, les costumes sombres, les peaux cadavériques et les masques pleins de rides vont finir par avoir raison de notre légèreté. Les huissiers ont tout emporté en une pantomime jouissive et rythmée, mais juste après, la tragédie pousse son premier vrai cri : Job a perdu ses enfants, il n’est plus le jouet d’un jeu, le bouc émissaire de Dieu est né.

Comment représenter la mort ? Peut-on donner à sentir l’horreur ? La compagnie Deraïdenz a recours aux masques et aux marionnettes pour figer en une posture ou une expression les corps calcinés et les visages sans pitié. Des enfants noircis par les flammes tombent du ciel jusque dans les bras de ce père qui finira par y faire une courte ascension, empalé sur un long piquet. Vous l’aurez compris, la seconde partie enfonce le clou si fort qu’on en vient parfois à vouloir leur clouer le bec ; c’est glaçant, saisissant, oui, mais en fait on reste un peu de marbre. Car il y a dans cette seconde moitié de la pièce quelques digressions superflues et maladresses dans le jeu qui alourdissent une histoire de plus en plus grotesque et dérangeante. Elle n’est pas pertinente, la foule constituée par ce groupe de soldats aux têtes dodelinantes ou par ce directeur de cabaret accompagné de sadiques et de dictateurs. On en voudrait une qui nous ressemble et puisse nous terrifier lorsqu’on la verrait dévorer l’ombre de l’ombre d’un sourire de Job, un peu comme dans Mangez le si vous voulez de Jean Teulé – ce ne sont pas des « hommes pervers » qui découvrent leurs bouches perverties. Tout comme le hasard du vote des spectateurs désigne, juste avant le début de la pièce, l’acteur chargé d’interpréter le rôle de ce Job malchanceux, nous voudrions pouvoir sentir l’existence d’une frontière ténue entre notre silence et la violence persécutrice qui nous est présentée. Ne pas craindre le sort de Job mais la condition du bourreau.

Si le texte s’effiloche en même temps que les comédiens au fil de la représentation, il faut tout de même saluer l’excellent travail réalisé sur les décors, les costumes, les masques et les marionnettes. Il a fallu trois ans à la compagnie pour dresser l’ensemble de ce monde, inanimé sans eux, qui ravit et pétrifie de façon unanime. La foule a beau manquer d’universalité, grâce aux uniformes de visage que sont les masques elle devient un peu plus anonyme et compacte, grise et nombreuse. Quant aux marionnettes, malgré leurs traits et vêtements singuliers, elles sont accrochées les unes aux autres et accentuent ainsi l’idée qu’au sein d’un groupe perdre simultanément rationalité et liberté reste inévitable. Mais nul besoin d’être attaché à des cordes fines et des bâtons pour être marionnette, il suffit de ne pas avoir beaucoup d’expressions faciales, de ne pas soulever de questions car qui aime la douleur liée à la pensée ou alors de ne pas avoir de chance, de marcher à la manière de Job sur un fil aussi douloureux que si en tombait. Pour être marionnette il suffit de dire « il suffit, stop, pouce, je suis finie » mais que derrière ce ne soit pas fini. Au fond, je crois que Job aimerait beaucoup qu’il y ait un autre Job pour le remplacer, une autre vraie marionnette, alors on peut dire merci beaucoup Job chéri d’exister.

Célia Jaillet

Comments
4 Responses to “« LES SOUFFRANCES DE JOB » : TIREZ AU SORT, PAS SUR LA FOULE !”
  1. Lylou Brunetti dit :

    Bonjour,
    Je tiendrais déjà à saluer la beauté du style dans lequel votre article est écrit, on sent qu’il y a une réelle construction littéraire qui est très agréable à la lecture. Pourtant je ne suis pas sûre d’être d’accord avec vous sur certains points. Déjà je tiens à dire, et cela dans un but constructif avant tout, que je trouve que votre propos manque de clarté et de construction par moment ce qui m’a empêchée de comprendre les thèses soutenues. Je ne suis d’ailleurs pas arrivée à comprendre si vous faisiez un article sur la mise en scène des Souffrances de Job d’Hanokh Levin par la compagnie Deraïdenz ou si c’était un article sur le texte original lui-même. J’ai cependant trouvée votre analyse très intéressante et j’ai décidée de la commenter point par point ( en espérant que cela mène à une discussion qui sera certainement très intéressante).
     
    Tout d’abord, j’ai trouvée très juste votre expression “rire innocent ou accroché à son innocence car la fin est proche”. C’est exactement ce que j’ai senti, nous allons rire de bon cœur tout en sentant que la chute interminable de Job est très proche. Vous dites par contre que l’on rit de la surenchère ( ce qui est vrai) mais aussi parce que Job est coupable. Selon moi s’en arrêter à la question philosophique et psychologique de la culpabilité pour expliquer le rire sans en passer par la question théâtrale serait une erreur. Le public ne va pas seulement rire parce que Job est coupable, ce n’est pas un jugement ( ou pas qu’un jugement), le public va rire pour créer une distance. Par le rire distanciatif le spectateur se protège du processus d’identification, c’est par le rire qu’il ne ressent pas, par empathie, la souffrance intolérable de Job. Le rire n’entache par le tragique, au contraire il le sert. C’est l’oblicité permise par le grotesque, comme “la série de surenchère” qui va empêcher que l’on “reste de marbre”. Je tiens d’ailleurs à souligner, en parlant cette fois ci de mon expérience sensible autant que subjective de la représentation, que je ne suis restée à aucun moment “de marbre” devant Les Souffrances de Job. Je rigole devant les huissiers, je pleure devant la beauté de la prière des amis et j’ai ressentit horreur et pitié face à la souffrance de Job qui perd ses enfants.
     
    Vous parlez ensuite de la seconde moitié de la pièce, la délimitant à l’arrivée de l’armée : “Car il y a dans cette seconde moitié de la pièce quelque digression superflues et maladresse dans le jeu qui alourdissent une histoire de plus en plus grotesque et dérangeante. ». Dans ce commentaire on remarque que votre attention se porte avant tout sur le texte du dramaturge contemporain. Auriez vous donc invité la compagnie à faire des coupes dans le texte afin de créer un divertissement ( au sens pascalien ) haut en couleur mais sympathique ? Non, pour moi le spectateur comme Job « à cheval sur une lame aiguisée » va éprouver le spectacle jusqu’au bout. Si la compagnie s’était arrêtée à la scène « jouissive » des huissiers, ou à la prière magnifique des amis de Job, on perdrait selon moi tout l’intérêt philosophique de la pièce. Ce sont justement ces « digressions superflues » et « les maladresses dans le jeu », qui sont d’ailleurs volontaires puisqu’il s’agit de servir la tonalité grotesque de la pièce, qui fondent tout l’intérêt de mettre en scène Les Souffrances de Job d’Hanokh Levin.
    Si nous nous étions, dans l’histoire moderne et contemporaine du théâtre, limité au « Bel animal » ( théorisé par Aristote dans La poétique ) le théâtre contemporain n’aurait jamais pu naître. C’est cette rébellion contre la belle forme, contre le théâtre vu comme étant uniquement un divertissement ( au sens que l’entend Pascal), qui fonde le théâtre contemporain. Cette pièce, par bien de ses caractéristiques ( « impersonnage », « choralite », l’oblicité par le rire ) correspond tout à fait au nouveau paradigme de la forme dramatique théorisée par J-P Sarrazac dans Poétique du drame moderne( un ouvrage de référence du drame contemporain).
    Par ailleurs, quand vous dites « Elle n’est pas pertinente, la foule constituée par ce groupe de soldat.. », je ne peux que vous répondre que si, bien au contraire, elle est particulièrement pertinente. Si elle est pertinente c’est justement car, comme vous le direz plus tard, « au sein d’un groupe perdre simultanément rationalité et liberté reste inévitable ». Ce phénomène est fortement représenté dans les drames moderne et contemporains, particulièrement ceux dont les dramaturges ont été marqués par la montée ( ou les retombées) du nazisme et qui on pu comprendre la force et en même temps toute la dangerosité de l’émulation, la passion, collective. Je pourrais donner comme exemple pour illustrer mon propos « la bande » dans Seul de E. Bond qui représente ( particulièrement dans la scène horrible du bébé) la perte de l’individu dans la foule. L’individu, le comédien, se perd dans le bataillon de marionnettes, il fait partit d’eux et sa tête qui dodeline, comme ses pas en rythme avec ceux des marionnettes le font se fondre dans la foule. La prouesse technique de la création d’un bataillon n’est pas gratuite, elle sert un message fort philosophique autant qu’historique et politique.
    Pour ce qui est du fait que nous souhaiterions qu’une marionnette nous ressemble pour qu’elle puisse nous toucher ou nous terrifier je n’ai que trois mots à dire : principe de distanciation. Si l’esthétique des marionnettes crie « FAUX » c’est justement pour créer de la distance. Il y a bien assez de moment où l’identification transcende chez les spectateurs la distanciation crée par la marionnette.
     
    Je finirais mon commentaire sur un questionnement, en effet je n’ai pas compris votre thèse sur la marionnette : « . Pour être marionnette il suffit de dire « il suffit, stop, pouce, je suis finie » mais que derrière ce ne soit pas fini. ». Si jamais vous lisez un jour mon commentaire j’aimerais beaucoup avoir l’occasion de lire vos explications car je trouve cette théorie particulièrement intrigante. Ce serait donc la voix de l’acteur qui permet l’incarnation de la marionnette en criant son caractère fini ? En vérité la question de pose.
    Je suis d’accord la substitution du job marionnette au Job comédien est particulièrement intelligente, d’autant que par un procédé de distanciation ( permis par la marionnette) le spectateur en vient à s’identifier à l’objet marionnette, tout en sachant pourtant qu’il ne s’agit que de la représentation de l’homme, de la représentation de Job.
     
    Voilà, mon commentaire est fini, il est sans doute un peu long mais je trouvais important d’étudier en profondeur l’article et surtout de lui apporter un éclairage théorique nécessaire.
    Je vous invite à lire la poétique du Drame Moderne de J-P Sarrazac qui pour moi est un ouvrage de référence nécessaire à toute personne qui souhaite disserter sur une représentation de théâtre contemporain.

    Je trouve pour finir que cette représentation de la compagnie Deraidenz est un très bel hommage au dramaturge contemporain Hanokh Levin.

    • redaction dit :

      Merci pour votre copieux et très intéressant commentaire, que nous transmettons à l’auteure de l’article. excellente fin de festival à vous.

      • redaction dit :

        Une réponse à votre commentaire de l’auteure de l’article, Célia Jaillet :

        Bonsoir ! Merci beaucoup pour votre commentaire qui rebondit sur mes petits mots de façon très intéressante ! Je vais essayer de répondre points par points mais si vous trouvez que c’est un peu trop pointillé n’hésitez pas à me gronder, j’essaierai de reclarifier !
        -j’adhère complètement à votre analyse du rire, mais je crois que dans les souffrances de Job le rire nous met à distance parce que nous sommes déjà à distance (au début sa souffrance n’est pas « intolerable », d’autant plus qu’il la mérite.

        -ce qui m’a déplu dans la seconde partie oui c’est le texte mais comme je ne l’ai jamais lu je ne peux pas le dissocier de la mise en scène et puis il y a des choses intrinsèques à la mise en scène qui m’ont déplu (je n’ai pas trop été convaincue par la prière des amis par exemple (voix blanche qu’on entendait pas trop, gestuelle pas assez choregraphiée à mon goût, mais bien sûr que ça se justifie, on peut dire que la souffrance abolit l’esthétique, mais en fait je crois que je trouverais ça beaucoup plus douloureux justement d’assister à quelque chose de très propre et cadré alors que tout part à vau-l’eau et qu’on ne devrait plus se soucier de représentation)

        -je n’ai pas d’un tout exigé du divertissement de la part des souffrances de job ni une jolie forme convenue, je trouve juste que le grotesque n’a pas lieu d’être, soit parce qu’il n’est pas assez grotesque (un problème de mise en scène donc) soit parce parce qu’il n’est pas assez subtil (un problème de degrés celsius donc)
        -pour ce qui est de la foule, je disais qu’elle manquait de pertinence par rapport à nous spectateurs qui ne sommes pas nazis : on ne voit pas la foule devenir foule, c’est déjà une foule (groupe de militaires par exemple) donc pas d’identification donc pas d’angoisse politique idiosyncratique.

        -pour les marionnettes je pense qu’il en existe qui émoussent la distance (cf les poupées sexuelles mais c’est un tout autre débat)

        -à la fin, mes histoires de marionnettes c’était pour présenter l’alternative entre être dominé par soi (et sa bêtise et donc devenir foule) ou être dominé par l’autre (dieu, le destin, avoir beau faire preuve de toute la volonté du monde quand même ne pas pouvoir couper un cheveu qui dépasse et fait des croches pattes aux désirs qu’on a)
        -Sarrazac j’ai bien aimé mais je crois que je préfère Olivier Py (c’est moins figé je trouve et tout aussi profond !)

        Aussi, il faut que je précise avant de faire dodo, tout ça, ce n’est que mon petit avis de petite chroniqueuse ; je ne doute pas que le spectacle a été apprécié par beaucoup (et moi d’ailleurs j’ai adoré la première partie, je le répète) et cet article ne prétend pas du tout détenir le monopole du jugement esthétique et ne déconseille absolument pas de s’y rendre, au contraire, courez-y vite comme ça après nous pourrons entremêler nos idées sous cet article qui est autant commentaire que votre commentaire.

        Merci encore pour votre lecture attentive, et au plaisir,

        Célia Jaillet

Attention, nos commentaires sont modérés : pas d'auto-promo ou de pub déguisée, ça ne passera pas. Pas plus bien sûr que les insultes. Merci.

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

  • J’Y VAIS / JE FUIS

  • LE BRUIT DE LA BOUCHE

  • mots-clefs / tags

  • Chercher par artiste ou catégorie