Cie du Voodoo / Soldat

S’inspirant (très) librement du conte d’Andersen, Soldat est un spectacle jeune public, à la croisée de la danse et du théâtre, monté par une toute jeune compagnie avignonnaise dont c’est là le premier coup d’essai, plutôt réussi. La mise en scène efficace de Damien Gondolfo nous plonge dans la vanité monstrueuse de la guerre, cet avatar de la bouffissure humaine. Poétique mais combative, cette pièce affiche un parti-pris esthétique audacieux, au souffle puissant et à la position affirmée.

D’Andersen et de ses confrères en rêverie autorisée, nous conservions cet arrière-goût de chambre close sur notre univers d’enfant, dans laquelle nous nous plongions avec délice -presque avec délit- dans un monde pittoresque de fées, de belles au bois et de renard fidèle, mêlant à la cohorte des princes petits et des petits pois à princesse l’innocence même du jeu -c’est pas pour de vrai- à la magie de l’objet-livre que nous ouvrions alors déférents, comme à l’égard de toute chose un peu aboutie en provenance de l’industrie des adultes.

Plus tard, nous nous sommes adonnés au plaisir un tantinet plus pervers, moins respectueux, de ce qui préfigurait alors les mangas d’aujourd’hui, je veux parler des Goldorak ou Captain chais plus quoi qui hantaient nos écrans télé, tout en n’omettant pas la bonne vieille littérature dûment conseillée par nos géniteurs : c’était Alice en son pays ou d’autres festins nus de mots et de signes, desquels était absente toute allusion perfide à l’arrogance de l’espèce humaine et son inexorable soif de violence et de cruauté. Le Petit Soldat de Plomb, pourtant, déjà annonçait nos cauchemars les plus intimes, puis, surtout, les lectures de notre adolescence qui d’un coup, iraient turbuler ce bel ordonnancement du monde par une déflagration sans précédent : à quinze ans, découvrant le Voyage au bout de la nuit, La Peste ou le Roi Lear, la révélation de la folie des hommes fut implacable, sidérante, et définitive.

En se frottant à ce constat, Soldat prend le pari -risqué- d’adresser à son public supposé candide l’effroi d’une crue réalité aussi peu lénifiante qu’elle est porteuse de rien d’autre que la terrible certitude de son irrésolvabilité. En cela Soldat est un vrai conte, qui, comme chacun le sait, est fait pour enseigner, fut-ce au détriment du rêve, ou du cocon tranquille des commodités. Irréductible à la foi en une hypothétique sagesse sociétale, imperméable à la logique imposée d’une quelconque idée de rédemption ou de grâce, le conte, en fait, est un puissant outil de démontage patient de la réalité, au service de la connaissance de ses semblables, et d’une véritable interrogation sur le sens de la vie.

Mettre ça entre les pattes de tout petits était ambitieux, et supposait des moyens idoines. Damien Gandolfo a choisi une voie originale, faisant la part belle au visuel et au son. Ici pas de texte. La narration se joue dans le geste, la danse et la pantomime. Un dispositif scénique simple, efficace, régit la chorégraphie et tous les déplacements, par un centre affirmé, exploité judicieusement : un rubik’s-cube surdimensionné accueille toutes les entrées et sorties, les acrobaties et les projections video. A la fois boîte à malice et théâtre à Guignol, cet élément prépondérant de la mise en scène est une réponse maligne à la tension chorégraphique et au rythme ouvert de la proposition scénique. Autour de celui-ci évoluent les comédiens-danseurs qui incarnent les deux héros de Soldat, ainsi que leur ombre tutélaire : le soldat, la poupée son amoureuse, et le diablotin, ici rendu en une sorte de méphisto inquiétant, proche d’un djinn de nos contes orientaux.

 

Laure Vallès est parfaite en poupée enamourée, sa danse ductile redistribue tout l’espace de la mise en scène. Épicentre du récit, c’est autour d’elle que s’articule une narration à la lisière de l’abstraction, rythmée par une déferlante de musiques, de sons et d’images venant syncoper le flux des corps et des visages qui, ici, prennent masque. Auprès d’elle, Soldat, figure jugulée par l’absurdité de l’égarement martial, affirme une maîtrise de l’acrobatie mâtinée de danse hip-hop ou de capoeira. Mathias Pilet, jeune danseur dont c’est là la première distribution, est étonnant de fraîcheur et de conviction. Enfin, Sylvain Agaësse interprète avec présence ce diablotin tendu, hypertrophié, dont l’ombre malfaisante fait ou défait à son gré l’inexorable fleuve de l’amour qui a réuni ces deux pauvres êtres sans chair au royaume du vivant, et avec lesquels il joue et se joue. Soldat est un piège mortel duquel on ne se déprend pas, et malheureusement pour l’édification de tous, l’histoire ne nous épargne rien, pas même la mutilation du pauvre amoureux au retour de la guerre, s’écrasant au sol avec sa jambe en moins comme un misérable pantin désarticulé. Ultime agitation de l’amour, en une vaine tentative de surmonter sa condition d’être incapable de maîtriser son destin.

En nous donnant ce conte triste et féroce, Damien Gandolfo signe une parabole brillante sur la condition humaine, en résonance avec une actualité hélas brûlante, ici ou là dans ce pauvre monde. Un monde indifférent à la souffrance et à la vie, où des milliers d’hommes, de femmes et d’enfants ne sont que les impuissants otages d’une monstrueuse et improbable machinerie, dont ils n’ont ni la maîtrise, ni même souvent la compréhension. Sa mise en scène limpide, sans pathos ni outrance, souvent inventive, toujours généreuse, parvient à restituer avec justesse et poésie cette grâce qui affecte ceux qui ne sont rien, n’ont que leurs larmes, leur amour et leur beauté à offrir, armes dérisoires devant l’armada incoercible du monde qui avance.

 

M.R /2007

Mise en scène Damien Gandolfo. Création au Festival d’Avignon Off 2007 au Théâtre de l’Oulle.
prochaine création 2010 : Dracula, création Avignon Off 2010

contact : le.buro@wanadoo.fr / http://www.leburo.org

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