FESTIVAL D’AVIGNON : Jan Karski (Mon nom est une fiction)


VU au 65e Festival d’Avignon : Jan Karski (Mon nom est une fiction) / Mise en scène : Arthur Nauzyciel / Opéra-théâtre

Arthur Nauzyciel met en scène le roman de Yannick Haenel « Jan Karski (Mon nom est une fiction) » et offre au festival les échos d’un cri d’espoir et de douleur qui ne voulut pas être entendu en son temps.

Jan Karski, résistant polonais, tenta en vain d’avertir les grandes démocraties de ce monde de l’extermination en masse des juifs durant la seconde guerre mondiale. Du fait de sinistres enjeux politiques et de stratégies militaires douteuse, ses cris ne furent jamais entendus…

La pièce, tout comme le roman de Haenel, se déploie en trois actes. Le premier, qui retrace les propos de Karski dans le film Shoah de Claude Lanzmann, est tenu à bout de bras par A. Nauzyciel lui-même, comme une obligation, une évidence à participer et à donner écho à ce cri et en partager avec le public le fardeau.

Une mise en scène particulièrement dépouillée avec, comme seule scéno, l’esquisse des éléments du plateau de tournage du documentaire de Claude Lanzmann, permet à l’acteur-metteur en scène d’occuper péremptoirement le récit, livrant froidement le témoignage de Jan Karski… Peu à peu la terreur prend lentement mais réellement vie, et Arthur Nauzyciel se métamorphose, à la fois acteur et témoin, Kasky et Lanzman, nous. Un terrifiant point d’orgue qui nous glace le sang, avec pour évidence le visage parfaitement impassible du metteur en scène, entre résignation et combat.

Le second acte, bien plus discutable sur la forme, permet à Marthe Keller de donner voix aux écrits de Jan Karsky, jouant de son accent suisse-allemand , et de sa diction monocorde. Ainsi déroule t-elle stoîque, l’évidence cruelle que nous avions tous évitée. La vidéo, seul élément alors tangible de la scénographie, instille quelque chose de l’ordre de la nausée visuelle. Eprouvant… Mais peut être est-ce là le but recherché ? Toutefois l’excessive longueur de cette deuxième partie tend plutôt à fatiguer le spectateur lambda, qui comme certains ce soir-là, préfère s’assoupir en toute discrétion.

Enfin le final. Joué par l’excellent Laurent Poitrenaux, il instaure la partie véritablement romancée de l’œuvre de Haenel, se proposant de répercuter les souffrances de cet homme nu, face à un monde restant sourd et muet, un monde ici transfiguré par le mou bâillement de Roosevelt lorsqu’il écoute, imperturbable, Jan Karsky lui rapporter ce message d’horreur inéluctable…

Un Roosevelt feignant l’homme ordinaire, repu d’un bon repas, mais plus justement, plus sûrement, ne voulant simplement pas entendre, abandonnant plutôt une fois pour toutes, la parole forte de Karsky au doux confort d’une salle de réception de la Maison Blanche.

De ce corps comme supplicié, longiligne, étrangement voûté jusqu’aux ongles, sourd une plainte, une colère certes intravertie, mais souvent éclatante, un désespoir qui nous glace le sang, qui nous gêne et nous hante… Cette voix fait mal, transperce le cœur. Et le froid charisme du président des Américains, vide de sa langueur désinvolte cette partie romancée mais ô combien touchante de l’œuvre.

Un monde duquel Jan Karsky semble exclu, comme à coté… Une espèce de purgatoire. Pourtant toujours là, effroyablement présent au monde, il surgit de l’ombre. Nous le pressentions. C’est alors qu’il jette à la figure de tous ce qui parait une évidence, et qui pourtant fut seulement comme une bouteille jetée à la mer par cet homme persuadé que, dans cette horreur glacée, l’humain perdurerait malgré tout.

En ce sens, cette dernière partie fait écho au premier acte, soutenue, prise à bras le corps par le metteur en scène lui-même, qui, au delà de sa fonction de grand ordonnateur, ingurgite et régurgite nos propres errances de simples mortels, mutant du messager en indispensable témoin.

Comment sortir indemne de cette oeuvre, en un temps où tant d’aveuglements complices et de petits arrangements nous conduisent encore et sûrement au pire ? Certainement trop longue, trop bavarde, pas assez épurée, cette mise au plateau laisse un goût d’inachevé, comme l’impression d’une impuissance. Ou d’un non-choix, comme si Arthur Nauzyciel ne pouvait pas trancher, ne s’en donnait pas la possibilité morale…

Et pourtant, cette oeuvre se doit d’être vue, ce récit exceptionnel se doit d’être connu de tous, répercuté au plus grand nombre, perpétué au delà de toute considération, comme une sûre nécessité. Evidence une fois pour toute indiscutable car universelle.

Pierre Salles

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