MADEMOISELLE JULIE : Un Nicolas Bouchaud très présent, dans une petite mise en scène de Fisbach


VU : Mademoiselle Julie / August Strindberg / ms Frédéric Fisbach / Lycée Aubanel / 18h00

A nouveau invité par le Festival, Frédéric Fisbach monte dans la série «Lutte des classes et jeux de l’Amour» cette pièce d’August Strindberg. S’entourant de Nicolas Bouchaud, star actuelle et homme à tout faire du théâtre français et de Juliette Binoche, star actuelle et femme à tout faire du cinéma français.

Une veille de Saint-Jean, Julie, fille de comte, invite son valet Jean à danser. S’ensuit un jeu de séduction durant lequel Julie va séduire Jean. Lui résiste, conscient du fossé social qui les sépare, puis va finir par céder, enivré par ce mélange acide d’arrivisme et d’Amour. Pour Julie, la chute n’en sera que plus brutale.

Cette oeuvre d’August Strindberg a été représentée pour la première fois en 1888, mais Frédéric Fisbach préfère recentrer l’oeuvre à notre époque, Julie passant plus pour une jet-setteuse tropézienne que pour une noble, et c’est peut-être en ce sens que Juliette Binoche correspond bien au rôle. Il est facile d’imaginer Nicolas Bouchaud en simple homme de maison, tentant de prendre de la hauteur sur une Juliette «Julie» en star du grand écran. Difficile cependant pour autant d’adhérer à cette transposition… Toujours présente, mais sur un autre terrain, la lutte des classes n’est plus ce qu’elle était… Peut-être est-ce une illusion, mais le fait est que certaines sentences sonnent vraiment anachroniques dans ce contexte.

Côté plateau, les deux personnages évoluent dans un grand loft qui n’a de nordique que le blanc immaculé. La scéno, quoique classique, est astucieuse, nous plaçant comme réel spectateur et voyeur de l’intérieur de l’héroïne. Est-ce une mode cette année au festival ? («Le Suicidé» et «Seconde surprise de l’Amour»…) mais la ficelle fonctionne et nous les épions avec intérêt.

Au premier plan, la cuisine-salon, véritable lieu de l’intrique, et au second, le plateau à nouveau scindé par des portes vitrées, lieu de débauche de la fête de la Saint-Jean, où les « petites-gens », invités de la fête impromptue organisée par Mademoiselle Julie, se trémoussent, lieu de tous les mélanges sociaux et culturels, et espace de permissivité aux yeux de Julie.

Plus pragmatiquement, les grands battants des portes vitrées empêchent souvent de voir les visages, et les sièges «bancs» ajoutés à la hâte par le festival juste au premier rang -et donc nécessairement à la même hauteur- occultent là encore les têtes des comédiens, lorsque ceux-ci évoluent côté «salon» …

Nicolas Bouchaud est une fois de plus réellement dans son rôle, et Juliette Binoche se contente d’une honnête prestation… Mais la différence flagrante de charisme théâtral, les inégalités de niveau entre les deux comédiens, se font cruellement sentir. Et il est difficile de détacher son regard de Nicolas Bouchaud …Même pendant le monologue de Julie, durant lequel Jean arpente les murs du loft…

Nicolas Bouchaud est là, presque animal, on le sent prêt à tout, transpirant, et elle si fragile entre ses mains. Le rôle de la cuisinière, pieuse vraie-fausse fiancée de Jean, est campé par Bénédicte Cerutti. Sa prestation est plutôt réussie, mais un problème de voix, de timbre ou de sono, empêchent souvent sinon toujours de l’entendre, au du moins d’en comprendre avec clarté le texte !

Le parti-pris de représenter la fête en arrière-plan sonore -subtilité de la palette des sons-, l’intrigue en premier plan (avec ce semblant de voix off lorsque Jean et Julie sont dans la fête) est plutôt risqué… Au final, l’écoute globale est souvent compliquée de surcroît par l’impossibilité de voir vraiment les comédiens.

Les deux se démènent néanmoins pour nous offrir sur un plateau cette lutte des classes version Strindberg, mais la sauce a tout de même du mal à prendre, tant la transposition à notre époque parait saugrenue.

Qui s’offusquerait aujourd’hui qu’une star, jet-setteuse ou aristo se fasse son valet ? L’on peut voir cela tous les jours, ici ou là, et personne n’en a que faire. Et comme dans toute tragédie, tout est exposé en entame de l’oeuvre, « la chienne de la noble Julie est partie avec le chien du gardien et cela s’est fatalement mal terminé… »

Au-delà de l’oeuvre, la vie même d’August Strindberg sera marquée par cette même tragédie, et l’identification de Strindberg en Jean, plausible à l’époque de sa création, paraît encore une fois bien plus complexe à appréhender, du fait de la mise en scène de Fisbach… Cela en dépit d’un Nicolas Bouchaud qui nous livre un Jean misogyne et manipulateur, amoureux surtout de lui-même.

Au final un «petit» Mademoiselle Julie avec un Nicolas Bouchaud constant, une Juliette Binoche télégénique, dans une petite mise en scène de Fisbach.

Vue également dans la foulée, à la TV, la captation théâtrale qui n’en est pas une… Et cela passe bien mieux ! Magie du montage ou de la prise de vue ? Ou du travail sonore ? Le fait est que cette Mademoiselle Julie est bien plus agréable comme téléfilm, qu’en tant que pièce de clôture (!) du Festival d’Avignon, même au Lycée Aubanel.

Pierre Salles

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