A L’OULLE : « UNE MAISON DE POUPEE » EN MODELE (TRES) REDUIT

LEBRUITDUOFF.COM – 28 juillet 2017

« Une maison de poupée » de Philippe Person d’après Henrik Ibsen – Théâtre de L’Oulle – du 7 au 30 juillet à 15h10

« Une maison de poupée » d’Ibsen en modèle (très) réduit

Henrik Ibsen, écrivain dramaturge du XIXème siècle, est marqué très jeune par les « dé-boires » d’un père que la faillite conduit à l’alcoolisme et au délitement du foyer familial, précipitant la mère du jeune Henrik dans les bras d’un protestantisme des plus austères. En effet, dans une société norvégienne où la seule religion admise (celle prêchée par Luther) fait peser un couvercle de plomb sur les mœurs tant l’intransigeance morale qu’elle enseigne interdit le moindre écart de conduite, la servitude volontaire de s’en remettre corps et âme à la religion est le seul recours envisagé par nombre de femmes victimes de maris peu vertueux.

C’est dans ce contexte lourd en interdits moraux, que devenu adulte, Ibsen va écrire une œuvre dont la tonalité sombrement scandaleuse est un brûlot politique contre un régime religieux qui broie les individus, perclus de névroses acquises, en stigmatisant en eux toute velléité de désir autonome. « La maison de poupée », est l’une de ses œuvres phares qui continuent à inspirer la création contemporaine – Cf. le puissant « Ibsen Huis » présenté par Simon Stone cette année dans le IN – tant, au-delà du temps passé et des évolutions réalisées, le thème du sujet désirant confronté aux normes sociétales reste d’une actualité intemporelle. Si bien que, l’adaptation toute mécanique, lissée, policée, sans inspiration, présentée par Philippe Person apparaît comme une très pâle copie de l’original dont la noirceur sulfureuse de l’encre se serait effacée avec le temps, laissant le spectateur particulièrement frustré par rapport aux enjeux de la pièce initiale.

Les comédiens, quels que soient leur talent ordinaire – en particulier Philippe Calvario, si vrai et touchant dans « Les visages et les corps » de Patrice Chéreau, ou encore dans « Juste la fin du monde » de Jean-Luc Lagarce donné actuellement au Petit Louvre dans une mise en jeu de Jean-Charles Mouveaux – sont réduits sous la direction de Philippe Person – qui « incarne » lui-même un Krogstad d’une fadeur telle que tout le côté pervers et complexe du personnage passe à la trappe – à réciter leur rôle auquel ils ne croient pas plus que s’ils jouaient du boulevard. Ils le font certes avec une application professionnelle incontestable, mais ils ne font pas « exister » leur personnage, ils restent « absents » de leur interprétation. A une exception près peut-être, Florence Le Corre, qui porte en elle suffisamment de fragilité, pour justifier – en partie – l’évolution intérieure de Nora, conduisant la protagoniste à poser un acte final « scandaleux » eu égard aux mœurs du politiquement correct.
Comment peut-on monter Ibsen en le dépouillant ainsi de ce qui en constitue l’essence, à savoir un esprit corrosif au service d’une émancipation (ici féminine) délibérément assumée qui fait voler en éclats les fondements traditionnalistes de sociétés corsetées par des diktats liberticides ? Philippe Person – ancien directeur du Lucernaire – a sans doute voulu jouer là, au travers de son adaptation édulcorée jusqu’à en perdre toute substance, la carte du politiquement correct. En effet, sans effrayer le bourgeois – prêt à découvrir l’univers d’Ibsen mais sans que ça aille trop loin dans la remise en cause personnelle de ses valeurs -, sans que le malaise dans la civilisation puisse se distiller au risque de corroder l’ordre dominant établi, il vise une adhésion benoîtement consensuelle.

Ainsi, proposant une version à la limite de la comédie de boulevard, Philippe Person remplit sa salle en ratissant large. Qu’il affaiblisse considérablement la portée de la pièce d’Ibsen, n’est qu’épiphénomène dont il ne se soucie guère. « Une maison de poupée » réduite à l’état d’un jouet pour (grand) enfant, devant être avant tout préservé de tout ce qui pourrait le conduire à ruer dans les brancards des conformismes ambiants.

Yves Kafka

photo Pierre François

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