« LA VIOLENCE DES RICHES », ENTRETIEN AVEC STEPHANE GORNIKOVSKI

LEBRUITDUOFF.COM – 6 juillet 2018

INTERVIEW. AVIGNON OFF 2018 : « La violence des riches » – De Stephane Gornikovski – Metteur en scène : Guillaume Bailliart – Interprète(s) : Louise Wailly, Grégory Cinus, Malkhior – Théâtre des Carmes à 11H25, du 6 au 25 juillet, relâches 12 & 19 juillet – durée 1h10.

A partir des travaux des sociologues Michel et Monique Pinçon-Charlot, Stéphane Gornikowski, implanté depuis longtemps dans les quartiers populaires de Lille, propose un spectacle corrosif et drôle, présenté à Avignon dans une nouvelle version.

Le BDO : Comment fait-on pour faire du théâtre, donc mettre des mots en corps, avec des textes de sociologues ?
Stéphane Gornikowski : Nous avons opté pour une palette de solutions : discuter des thèses de ces sociologues et rendre compte de ces discussions (les dialogues informels)​ ;​ mettre en situation leurs craintes ou leurs souhaits pour la société de façon plus ou moins réaliste (le b​ureau de partage des privilèges)​ ;​ faire jouer directement les situations que ces sociologues décrivent (​la ​guerre des riches)​.​
On joue ​également ​le discours critiqu​ant l’engagement à gauche de ces sociologues à la manière d’une parole de vérité institutionnelle qui prend la forme dans notre société du journal télévisé (l’avertissement). Enfin​,​ on joue à être un bureau d’enquête dont le travail est en fait le travail d’enquête de ces sociologues. Et voilà​,​ le tour est joué​ :​ c’est une recette prête à l’emploi que chacun peu​t​ exécuter le dimanche avec ses amis ou en famille pour faire un bon spectacle sur des sociologues​ (ceci est un bon mot du metteur en scène rapporté par l’auteur). Plus sérieusement, l’idée que chacun.e puisse se réapproprier les savoirs universitaires dans un cadre non surplombant fait partie de nos préoccupations.

Voici un spectacle de gauchistes pour des spectateurs gauchistes ?
Depuis la première version il y a un an, nous avons un renfort de poids peu suspecté de gauchisme : Christine Lag​arde et le FMI. Aujourd’hui, même le Fonds Monétaire International plaide, dans ses publications officielles, pour des mesures visant à réduire les inégalités avec une augmentation du taux d’imposition des plus riches. C’est dire. Quant à discuter de tout cela avec des personnes qui contesteraient les faits que nous évoquons, ce serait avec plaisir ! Encore faut-il que la rencontre puisse se faire. Les plus riches ont tout intérêt à rester cachés et très concrètement, des dates envisagées dans des communes riches et/ou de droite n’ont pu se faire, en raison de la crainte ou du refus d’élus. Nous serions pourtant ravis de jouer dans l’adversité !

Que cherchez vous à dire avec ce spectacle ?
​A partir de multiples faits et données, nous cherchons ​à alerter sur la gravité des conséquences humaines mais plus largement planétaires de cette croissance des inégalités, tout en dénonçant ses causes, au premier rang desquelles la recherche maximale du profit et le sentiment d’impunité de bon nombre de puissants. Mais nous ouvrons aussi sur la possiblité d’agir face à cette « violence des riches », ce qui est finalement déjà le fait de millions de personnes dans le monde. La vérité mon frère, Nous sommes loin d’être démuni.e.s. Ah oui, on essaie quand même de faire rire également, un peu.

En quoi « La Violence des riches » est-il un spectacle qui entre dans le travail de votre compagnie depuis des années ​ ?
« La violence des riches » est le premier spectacle de Vaguement compétitifs et il croise deux de nos principales préoccupations : une création qui s’appuie sur une collaboration avec des chercheurs et des enquêtes de terrain ; une attention forte à des questions sociales et politiques, notamment s’il nous semble qu’elles se retrouvent peu au plateau. Cela sera encore le cas pour le prochain projet de la compagnie, autour d’une problématique plus délicate encore à traiter que l’adaptation des travaux de Michel et Monique. Si des coproducteurs ont envie de prendre de vrais risques, nous serions heureux d’en discuter avec eux car je pense que nous tenons quelque chose (smiley espiègle mais déterminé).

Comment percevez vous la vie artistique dans le Nord ?
La vie artistique dans le Nord me semble riche en propositions et d’une vraie diversité. Mais nous sommes là aussi sur un accroissement des inégalités, avec une concentration renforcée des moyens alloués et une dégradation accélérée des conditions de travail pour les plus fragiles​, épuisements professionnels (ou burn-out) inclus et accrus. De ce point de vue, il faut être attentif aux choix du Conseil régional des Hauts-de-France qui manifeste un réel volontarisme avec sa politique culturelle, mais aussi aux choix de la Ville de Lille qui mériteraient de faire enfin l’objet d’une vraie concertation locale, sans tabous.

Le Off d’Avignon est un festival violent, du fait des riches propriétaires de salles. Et pourtant vous vous jetez dans la gueule du loup…
Nous percevons bien cette violence, adoucie dans notre cas par une grande solidarité dans l’équipe et un soutien financier remarquable de la Région Hauts-de-France, sans lequel nous ne serions pas revenus à Avignon malgré l’invitation des Carmes. Il me semble y avoir un risque non négligeable de désaffection des compagnies pour qui le Festival devient inabordable, de désaffection d’une partie du public qui subit la même chose, et même d’une partie des programmateurs. A trop chercher le profit, le système ne finira t-il pas par s’effondrer ? En tout cas, nous suivrons les démarches collectives disant que nous avons dépassé, ici aussi à Avignon, les limites dans la recherche de l’argent au nom de l’art. Plus largement, nous ferons chaque jour des micro-trottoirs chaque jour pour échanger dans la rue sur ce vécu de la violence des riches. Des micro-trottoirs que l’on retrouvera dans le spectacle.

Alors, est ce qu ​​’un tome 2 se prépare? « Les riches 2, le retour » ?
​J’y songe de plus en plus souvent, en pensant aux personnes qui souffrent et à celles qui se battent (souvent les mêmes), à Monique et Michel aussi qui nous ont beaucoup soutenu, à l’équipe géniale du spectacle, tous métiers confondus. Ce serait une sorte d’hommage général, sans doute plus poétique que frontal. Nous avions besoin d’une « violence des riches » qui dise clairement les choses. Je mettrai(s) bien plus de poésie ​dans « La revanche des pauvres ». Vous pensez que des gens seraient intéressés ? Nous sommes là tout le mois, dans la rue et au Théâtre des Carmes, nous serions ravis d’en parler avec eux !

Propos recueillis par Yannick de la Fuentes

Photos copyright Sébastien Plaza

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