« UN GARÇON D’ITALIE », LA MORT DANS L’ÂME

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LEBRUITDUOFF.COM – 4 juillet 2019

AVANT-PREMIERE AVIGNON OFF 19. « Un Garçon d’Italie » d’après le bestseller de Philippe Besson, mise en scène de Mathieu Touzé, avec Mathieu Touzé, Estelle N’Tsendé et Yuming Hey – du 5 au 28 juillet 2019 au Théâtre Transversal à 10h35.

La scène est vide à en donner le vertige. Les noirs épars et denses des lumières de Renaud Lagier projettent des ombres dans l’ombre, pour créer des profondeurs vilariennes, des espaces en spirale et sans l’apaisement d’un contour. Ce vide est une plaie béante dans la ville. Trois âmes en scène, des fêlés d’Audiard, assurément, font ce qu’ils peuvent de ce qui reste de clarté quand tout au monde a irréversiblement baissé d’un demi ton. Les couleurs s’affaissent, et même le noir n’est plus qu’un aplat grisâtre sur la surface des nuits. Les yeux s’habituent à l’obscurité ; le cœur, jamais. Luca est mort.

Cette insoutenable élégance qu’a la sobriété dans la douleur est un nouveau signe de grandeur de la part de Mathieu Touzé. Avec Estelle N’Tsendé et Yuming Hey, il a trouvé la partition des voix grises, la mélodie exacte du deuil, le vibrato serré de l’effarement. Cette cantate à trois voix fait éclater des noirs qui viennent strier l’atmosphère en suspens de l’espoir d’un orage.

Ce n’est pas vrai qu’il n’y a pas de décor. C’est le verbe de Philippe Besson qui l’esquisse continuellement autour des comédiens. Les plans séquences s’enchainent par petites taches urbaines, avec un procédé pointilliste de suggestion, d’apparition et d’effacement. Les tableaux s’estompent comme des croquis à l’aquarelle délavés, comme si le fusain bavait, comme si un buvard s’apposait sur l’encre de Chine d’une estampe. Ne restent que des ombres chinoises.

Luca est mort. Il regarde son absence, méandreuse, envahir les Florence d’Anna et de Leo, les deux amours de ses jamais trente ans. Il déambule comme dans un rêve, promenant sa voix sans timbre le long de l’Arno jusqu’à la morgue. Il est sûr d’être mort et pourtant encore si épais du souvenir de la vie qu’il prend parfois son dernier écho pour de l’être. Mathieu Touzé est tout à fait juste en adolescent retardé et jouisseur, avec l’âme aussi bonne que le permet l’inconséquence.

Restent Anna et Leo, deux amputés de lui. Fiers, droits, hauts, ils ont l’air de braver la vie devant eux, de la mettre au défi d’oser reprendre son cours. Anna est belle de tu talent et de l’alto terrible d’Estelle N’Tsendé. La comédienne au grain voilé comme une veuve dit la routine du deuil avec la dureté d’une colère sourde, maintenue dans la gorge par une sorte d’urgence vitale de contenir, de tout contenir, car dans ce néant qui grossit l’ordre est ce qui reste d’encore absurdement tangible. Les mots sont posés avec une attention artisanale, avec la découpe sûre et tranchante du ciseleur, et une précision telle que c’en est douloureux comme parfois le plaisir et le beau. Une interprétation saisissante. On voudrait presque qu’elle ait une faille où s’immiscer pour trouver un peu d’Estelle N’Tsendé derrière Anna, et se rappeler que ce n’est pas vrai, ce n’est qu’un roman au théâtre.

Avec Leo, le prostitué de la gare, Yuming Hey nous entraîne jusqu’au bord de l’insoutenable fissure. Il porte à la scène sa propre part d’abîme. Ce comédien est cathartique par sa seule présence dans le noir, au point qu’on voudrait se ruer au milieu du spectacle pour le réparer. Yuming Hey appartient au théâtre et le théâtre appartient à Yuming Hey. Il y a un échange de flux vital entre la scène et lui : le jeu est un prolongement de son corps.

On croit souvent qu’il est plus difficile de faire rire que d’émouvoir au théâtre. Mais arracher à ce quelque part insondable les trois larmes en perles dures que Mathieu Touzé, Estelle N’Tsendé et Yuming Hey sont allés puiser en moi a la rareté d’une grâce. J’ignore quel nom on donnera au théâtre de notre décennie dans cinquante ans, mais j’espère qu’il désignera précisément ce théâtre-là.

Marguerite Dornier

Photo Christophe Raynaud de Lage

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