Les Suds en Arles : un festival incontournable

Deux jours en Arles

Arles l’été ressemble à ses voisines du sud : tourisme, chaleur et farniente sous la fraîcheur relative des terrasses des cafés. Mais pas que cela, bien sûr, puisqu’on vient de partout et même d’ailleurs pour son festival de photographie et ses programmations musicales, ce qui confère à la vieille cité un peu endormie habituellement une effervescence de bon aloi, loin toutefois du capharnaüm avignonnais ou de l’étouffement azuréen. Ici, pas de chichis, pas d’esbrouffe parisianiste, ou si peu. Le flâneur arlésien, est, à l’image de la ville qu’il découvre, bon enfant et pas speedé, plutôt tranquille même, jusque dans les expositions où l’on ne se bouscule que discrètement, et dans la bonne humeur. Cela dit, la densité de l’offre culturelle de juillet est telle qu’elle suffit largement à remplir la journée type du flâneur de passage, des matinées musicales aux soirées dans le cadre magique de l’amphithéâtre.

Depuis la place du Forum, épicentre incontournable de la movida arlésienne, on gagne la multitude des lieux festivaliers, églises, cloîtres, tous transformés le temps d’un été en réceptacles rafraîchis de l’activisme culturel. L’église des prêcheurs accueille ainsi une exposition de trois photographes très dissemblables, un petit tour de la modernité photographique vite vu, vite oublié, si ce n’est peut-être l’œuvre ironique de l’américain Paul Shambroom, dont les grands tirages cibachromes interrogent l’inquiétante réalité lambda d’une amérique ordinaire, engluée dans les apparats formels d’une démocratie désincarnée au profit de sa représentation seule, le tout évidemment sous l’omniprésente bannière étoilée, jusqu’à l’écœurement. Ainsi, ces photos de conseils municipaux, dont les acteurs, figés dans une pose en règle croient-ils avec le sérieux de la fonction qu’ils représentent, opèrent-elles comme autant de kitcheries délicieusement ridicules et un tantinet surannées : toute l’Amérique profonde, celle des Bush et de la démagogie de l’Imperium belliqueux et bigot, est là contenue dans ces clichés apparemment anodins.

Mais l’église ce jour-là servait également de cadre à une après-midi musicale. On y accueillait Faïz Ali Faïz et son ensemble, soit trois musiciens pakistanais, dignes représentants du qawwali, ce chant soufi dont l’illustre chanteur Nusrat Fateh Ali Khan incarnait si bien la profondeur de son message et la beauté de ses boucles hypnotiques. Harmoniums et tablas pour accompagner la voix haut perchée du chanteur Ali Faïz, pureté de cette “musique de la parole” envoûtante, dont les rythmes complexes et subtils transportent si bien la passion, l’aficion, la ferveur mystique.

Un condensé d’émotion donc, un hymne à la vie et au ciel, servi par ces trois humbles musiciens, simplement accroupis à même le sol dur de l’église, en communion totale avec les pierres et le public qui retient son souffle. Moment rare de bonheur, voilà la magie arlésienne.

D’autres musiques du monde, comme on dit aujourd’hui, nous attendent dans le prestigieux espace Van Gogh, typique de l’architecture conventuelle, avec son cloître ordonné par la rythmique dense des voûtes et le jardin en son centre, fleuri aux couleurs des toiles de l’illustre peintre qui pour son malheur l’habita un peu alors qu’il servait de vulgaire hôpital des pauvres, et des fous aussi, peut-être. Cette fin d’après-midi là offrait au public les métissages inhabituels du trio Jerez-Texas, percussions, violoncelle et guitarra flamenca. Une instrumentation peu commune donc au service d’une musique hybride dont les nombreux emprunts hispanisants colorent un jazz frétillant, parfois même charmeur, en tout cas très vivant, parfait pour entamer la fraîcheur de la soirée et s’ouvrir l’appétit. Mais auparavant, passage obligé dans la cour de l’archevéché qui recevait ce soir-là la chanteuse tibétaine Yungchen Lhamo, dont le chant, issu du rituel bouddhique, renoue avec la tradition spirituelle de son pays, une invitation à un voyage subtil au cœur de la mystique tibétaine. Seule sur scène, recueillie et habitée, la chanteuse nous offre là un moment de grâce pure, une performance sensible vrillée au cœur des étoiles.

Le lendemain matin nous voit revenir au cloître Van Gogh pour un pré-apéro en compagnie du Trio Zira, deux clarinettes et la percussion iranienne de Soheil Nourian pour un jazz moderne et libre, souvent très mélodique. Les deux clarinettes s’accordant pour de subtiles volutes orientalisantes, la pulsion du tambour conduit l’improvisation parfois très free du trio jusqu’aux limites de l’expérimental, largement ouvert aux couleurs du monde, toujours sensible et musical. Un bref, trop bref moment de plaisir, curieux et délicat, une friandise que l’on aurait aimé prolonger un peu, là, à l’ombre des jardins, alors que le dur soleil de midi commence à chauffer. Et qu’approche ainsi l’heure attendue de l’apéro, que nous ne manquons pas d’aller prendre chez notre ami Ali au cœur de la Roquette, le quartier ancien des bords du Rhône, où Gitans et Arabes se nourrissent les uns les autres de leurs cultures et de leurs fêtes. C’est bien évidemment dans le petit bistrot d’Ali d’ailleurs que nous faisons les meilleures rencontres, comme ce cantaor du quartier à la voix si jonda, qu’accompagne son guitariste de fils déjà dans le compas à à peine quinze ans. Rencontres superbes, personnages riches, tous amis et connaissances de notre hôte et ami Doumé, le Marseillais magnifique, en pur Arlésien de cœur dorénavant. Ah l’amour !..

Et c’est après une après-midi arrosée en bonne compagnie que nous prenons le chemin de l’amphithéâtre où les Suds à Arles ont programmé cette soirée attendue, pendant laquelle flamenco et qawwali vont se marier pour un moment que l’on espère unique et émouvant, certainement. Pensez : les cantaores Miguel Poveda et Duquende, accompagnés par le grand Chicuelo ; Faiz Ali Faiz et son ensemble ; puis les uns et les autres en clôture mariant leurs musiques en une noce que l’on dit exceptionnelle, une création mondiale donnée à Barcelone en avant-première l’été passé. Une soirée en trois parties donc, dans le cadre époustouflant du théâtre romain. Duende, duende. Voilà la grâce de ces deux grandes voix qui entament une solea de pur cristal, la rondeur de l’organe de Miguel Poveda, une vraie voix gitane, répondant à la pureté du chant de Duquende, et ce diable de Chicuelo dont les falsetas ensorcellent le public, rivé à la croche rapide de ses doigts sur la guitare, un vrai moment de bonheur virtuose. Puis se succèdent seguiriyas et rondenas, saetas et tanguillos rythmés par le clappement assourdissant des palmas. Les deux grands cantaores se régalent visiblement, ils sont heureux d’être ici, heureux de partager cette jouissance avec leur public. Grande fête des sens, belle communion empreinte du duende, grâce éclatante et joyeuse, tout le Flamenco est là, tout ce qui fait qu’on aime passionnément cette musique de l’âme et du cœur coule dans nos veines, bat dans nos têtes, déchire nos ventres et noue nos gorges.

Puis vient la lente et envoûtante mélopée qawwali qui apaise et réconcilie avec le ciel et l’eau et la terre et tous les éléments, et le public qui se laisse prendre aux rets de la spiritualité de ce chant parfait, avant que n’éclate le tonnerre de Flamenco-Qawwali, œuvre totale, musique-monde, où vont se croiser et s’emmêler une heure durant la rugosité du chant gitan aux volutes lancinantes du chant pakistanais, où chanteurs et musiciens vont se surprendre et se mesurer en une joute céleste et rageuse tout à la fois. Alors le public se dressera, trépignera applaudira en redemandera encore et encore, tant le moment est rare et le bonheur complet. Voilà la musique. Voilà la magie.

Et lorsque nous quitterons l’amphithéâtre puis Arles, en route dans la nuit noire, longtemps encore résonneront en nous les timbres magnifiques de ceux qui savent si bien nous éveiller, ceux dont le chant est ce ferment vital qui ensemence nos têtes et pulse nos cœurs à l’unisson des éléments et de la vie qui les anime.

M.R. (2005 in Artsud Magazine)

Ces deux journées musicales du 14 et 15 juillet 2005 étaient programmées par Les Suds à Arles, festival des musiques du monde, qui s’est tenu du 12 au 18 juillet 2005.

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