Guy Cassiers / L’Homme sans qualités

Voilà plusieurs années maintenant que Guy Cassiers traîte de l’Homme dans la tourmente (Rouge Décanté – Trilogie Méphisto / Atropa / Wolfskers )… Cette fois-ci, Cassiers revient avec ses formidables acteurs du Toneelhuis d’Anvers, pour nous livrer L’homme sans qualités, de Robert Musil… Ce roman écrit vers 1918 représente plus de 1700 pages sur trois tomes, autant dire tout de suite qu’un texte aussi dense souffre du sur-titrage, à moins de pratiquer couramment le Néerlandais ! Le même phénomène se faisait déjà sentir avec « Wolfskers »… Mais partons du principe qu’une première lecture du roman ne suffit pas à en comprendre les subtilités, et laissons de coté ce problème, bien réel, du sur-titrage.

Nous sommes à l’aube de la première guerre mondiale, dans l’empire Austro-Hongrois, métissage et agglomérat de nationalités… Guy Cassiers nous livre le crépuscule d’une société jadis étincelante qui s’attache à donner le change, et à tout faire pour proposer au peuple quelques raisons de suivre son guide, l’Empereur. Afin d’arriver à ses fins, la société bourgeoise va mettre en place « l’action parallèle », entité prompte à fournir les éléments du triomphe de la célébration des 70 ans de règne de l’Empereur. Ne cherchez pas d’intrigue conductrice forte dans cette œuvre, on ne la perçoit pas au prime abord, mais est-ce vraiment si important ? Ce texte évoque d’avantage la place et le sens que l’Homme ordinaire essaie de trouver dans cet univers, et dans l’Histoire. Certains y voient un agencement divin, où chaque chose a sa place, les qualités de l’être humain, un être sans qualité particulière, étant de savoir ré-agencer ces éléments, selon ses capacités, de manière quasi-arythmétique… Une autre approche consisterait justement à nier ce « devoir » d’arrangement du monde selon ses qualités, pour seulement l’expliquer ; quitte à tomber dans la passivité totale, penser, ne rien entreprendre… La troisième alternative est celle-ci, qui voudrait que le Monde n’est pas qu’un simple agencement de cases, et que l’homme doit agir, sans pour autant penser, sachant cesser de tout rationaliser avant d’agir…
Selon le même principe qu’Atropa, Cassiers nous livre quelques scènes brûlantes de modernisme, il nous ramène inexorablement à l’époque dans laquelle nous vivons, à nos propres interrogations.

La mise-en-scène de Guy Cassiers pour « l’homme sans qualités », se situe dans le droit fil de ses précédentes créations. Un style brillant, une pâte identifiable immédiatement, utilisant avec brio vidéo et micro HF, le tout, techniquement parfaitement maîtrisé… Ce qui induit une proximité limite avec les acteurs, à la lisière de l’impudeur. Ses comédiens sont, comme toujours, formidables. Maîtrisant tous les registres, tout le spectre du jeu théâtral, Cassiers sait nous donner le sentiment que ses comédiens sont avec nous, assis à nos cotés, tantôt chuchotant au creux de l’oreille, susurrant des mots doux et de miel, tantôt vous glaçant le sang. Une scéno efficace et sobre, grandement allégée par l’utilisation d’images vidéo fixes, confère à cette oeuvre une esthétique quasi-biblique. Mais ce placage d’images à la longue peut devenir lassant, frisant parfois le trop plein. Malgré tout le jeu des acteurs en surimpression vidéo, confère à l’ensemble une très grande force. Ceci dit, le va-et-vient permanent sur le sur-titrage est quelque peu perturbateur, préjudiciable à l’esthétisme d’ensemble. La musique elle, omniprésente, cadencée par le jeu live d’un excellent pianiste, fait clin d’oeil au cinéma muet, contemporain de l’histoire.

Allez voir cette pièce, petit bijou donné dans l’écrin de l’Opéra-théâtre, un diamant qui aurait pu, sans doute, être taillé avec plus de précision par le maître d’Anvers. Peut être alors, en ressortirez-vous plein de doutes, d’interrogations, avec cependant ce léger sourire au lèvres et cette envie d’aller plus loin… Espérons toutefois que Cassiers arrivera enfin à épurer cette oeuvre essentielle, libérant de ce texte superbe la brillance de son eau, le révélant enfin à la lumière… malgré la barrière de la langue, qui, nonobstant le dispositif de traduction, nous fait perdre énormément de ce monumental travail.

Pierre Salles 10 juillet 2010

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Comments
3 Responses to “Guy Cassiers / L’Homme sans qualités”
  1. Un Oeil dit :

    « pas d’intrigue conductrice forte »… Oui, c’est exactement ce que j’essayais de dire pour Musil et quelques autres auteurs, dans cet article : http://unoeil.wordpress.com/2011/06/07/auteurs-fleuve/

  2. Delabribeautout ‘net s’est entretenu avec Dirk Roofthooft, interprète du monologue brulant, Rouge Décanté, de Guy Cassiers, le metteur en scène Anversois.

    Découvrez un travail subtil de la projection vidéo « live » mis en place avec la Film Fabriek et Peter Missotten, collectif réputé pour leurs réalisations cinématographiques, scénographiques ainsi que plastiques, pour une restitution poignante à l’envergure d’un texte tout aussi poignant.

    Une rencontre emprunte d’actualité puisque Guy Cassiers présente ce Jeudi, au festival de théâtre d’Avignon, sa nouvelle création : » L’homme sans qualité », quatre ans après avoir présenté Rouge Décanté dans les mêmes lieux et pour la première fois en France…

    C’est ici : http://vimeo.com/13301306

  3. francis braun dit :

    Votre critique est formidable. Rien a ajouter. Felicitations. J’aurais voulu dire ce que vous avez écrit. Merci