Der Prozess, impressionnant !

Der Prozess (le Procès) de F.Kafka – Andreas Kriegenburg – Festival d’Avignon – Opéra-Théâtre

Andreas Kriegenburg, metteur en scène allemand né en ex-Allemagne de l’Est, aujourd’hui artiste associé du Deutsches Theater de Berlin, nous propose une vision du Procès de Kafka (1883-1924), en allemand sur-titré. Cette pièce, il l’a créée en 2008 au théâtre Kammerspiele de Munich, en tant que metteur-en-scène invité.

Au petit matin de son trentième anniversaire, Joseph K, employé de banque, voit débarquer des hommes en civil qui viennent lui signifier son arrestation et la tenue imminente de son procès. Joseph K, en homme rationnel, va, dans un premier temps, contester fermement la nécessité et la légitimité de ce procès, puis, peu à peu, se retrouver être broyé par les méandres d’une administration absurde, implacable et impalpable.

Dès l’introduction, Andreas Kriegenburg place la pièce sous le signe du burlesque, avec l’entrée en matière d’un comédien qui nous évoque le Charlot des Temps Modernes, invitant les spectateurs à participer à une opération sécuritaire, visant à épier chacun son voisin, ceci dans le but que personne ne lui vole les quelques affaires posées en avant-scène… « Regardez comme il est simple de créer un système sécuritaire stable ». Le public rit et le ton est donné.

S’ouvre alors devant nous le rideau sur un décor hallucinant, improbable, défiant les lois de l’apesanteur et de l’optique. Le chuchotement du public, devant la surprise occasionnée par cette scéno, ne laisse planer aucun doute quant au souvenir que tous en garderont. Nous voici propulsés à l’intérieur du cerveau de Joseph K, spectateurs neuronaux dont le seul lien avec le monde extérieur est un immense œil dont l’iris, plateau secondaire, est le prisme par lequel nous allons entrevoir le reflet des réalités de Joseph K.

Le texte est dense, et les répliques virevoltent, telle une partie de ping-pong entre les clones psychiques du « héros ». Là encore Andreas Kriegenburg ne nous propose pas un, mais une multitude de Joseph K, hommes, femmes, bourreau, quasiment tous clonés de K, tous étant K et son contraire, tous représentant une facette de K. Bien que perturbant, au début, la multiplicité des K offre une vision somme toute très réaliste des sentiments opposés que chacun peut ressentir à tous les instants d’une vie. Ne sommes-nous pas au centre des choix de K , invités spéciaux, malgré lui, malgré nous, de ses délires, de ses peurs, de sa descente en enfer, lente et sûre, et de l’absurdité de sa situation ?

Un parti-pris novateur d’Andreas Kriegenburg que de traiter cette pièce de façon burlesque. Combien d’images nous évoquent Buster Keaton, et son cinéma muet ? Comment ne pas sourire à la vue de « ces » Harold Lloyd suspendus aux aiguilles d’une horloge, métamorphose de l’œil de K ? Comment ne pas être happés par la vision de K, courant au ralenti, infiniment, au centre de l’œil ? Magnifique moment de poésie et d’angoisse.

Tel l’œil d’un cyclone, tout tend à ramener K vers une issue inéluctable, quels que soient ses choix. En a-t-il d’ailleurs ? Malgré la mise en scène traitée burlesque, jamais Andreas Kriegenburg ne permet le moindre doute à ce sujet : nous rions jaune, souvent. Une fois encore dans ce 64e Festival d’Avignon, les acteurs, cette troupe en particulier, font montre d’une incroyable présence, tous dissemblables, œuvrant ensemble de façon convaincante à l’élaboration d’un Joseph K unique et complet, férocement humain. Leur dextérité à jouer l’espace, à se jouer de la gravité pourtant universelle, à passer de la verticalité d’un iris mouvant à l’avant-scène, nous laisse rêveurs. Drôles, poétiques, absurdes, et magnifiquement chorégraphiés. D’ailleurs, Andreas va encore plus loin, en donnant aux comédiens la possibilité technique de créer en direct, une bande-son musicale par un simple enregistrement de bruits, samplés, répétés en pleine distorsion. Des râles, des cris, des sons divers qui ajoutent, dans un premier temps, à l’effet comique, puis à la poésie, et enfin, à la sensation d’angoisse d’une humanité écrasée.

Donner cette œuvre en allemand sur-titré était, une fois de plus, une prise de risque conséquente du Festival d’Avignon. Œuvre dense, où les répliques fusent, toujours plus complexes, ne permettant aucunement une lecture facile, évidente, même compte-tenu des innombrables coupes de textes. Les germanophones présents en salle apprécieront. Les non-germanophones eux, auront plus de difficultés, pour la compréhension littérale comme pour suivre l’ensemble, contraints au va-et-vient incessant entre la scène, d’une rare poésie, et qui quelquefois devient hypnotique, les acteurs, impressionnants, et les sur-titres. Mais est-ce réellement dû au sur-titrage ? Ou seulement à l’ambition d’une mise en scène, pour une œuvre aussi imposante ?

Quoiqu’il en soit, comment ne pas aller goûter cette oeuvre dont l’issue laisse place à un silence général, suspendu, rapidement suivi d’applaudissements vraiment fournis ? Nous restons persuadés que perdurera cette mise en scène haletante, burlesque et sombre paradoxalement, offrant la vision forte d’une comédie humaine féroce et inquiétante.

Pierre Salles

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