Une Panthère bien dans sa peau

Apprivoiser la Panthère – ms Hala Ghosn – La Manufacture 12.35 h.

Réelle découverte que cette Panthère, objet théâtral surprenant, à mi-chemin de l’introspection autocentrée et distanciée d’un certain théâtre -très- contemporain, et du burlesque branché version Arte, qu’affectionnera le public plus au fait du « In ». Parti d’un sujet casse-gueule, qui aurait pu dégouliner de bons sentiments et de « correctitude » catho revisitée, la metteuse et sa troupe, très internationale, produisent là un « show » élégant et cultivé, un truc vraiment inclassable mais terriblement efficace et drôle.

Pourtant dieu sait que le sujet ne s’y prêtait guère, à la drôlerie. Du texte philosophico-chiant d’Amin Maalouf, « Les Identités meurtrières », un grand bonhomme celà-dit, la metteur-en-scène franco-libanaise Hala Ghosn, qui sait de quoi elle parle, a contruit une Babel improbable, multipolaire, et enjouée. En gros, du théâtre terriblement vivant, proche, très proche, qui s’auto-dérisionne allègrement.. Du théâtre, quoi. Qui bouge, qui vibre, forcément très humain, y compris avec ses imperfections… D’ailleurs, ça commence fort, puisqu’après nous avoir fait le coup de la comédienne absente (mais ne dévoilons rien), le premier tableau, polyglotte, s’articule autour de deux caisses-cercueils, où l’on disserte joyeusement du sens de la vie et… de la mort. Tordant que ce « fossoyeur » qui se transmute en conteur à l’italienne, les yeux embués, plaisantant sur la disparition réitérée d’un même quidam, lors d’une talk embrumée de haschich. La suite, du même acabit, est un va-et-vient drôlatique, très Raï Uno, sur l’impossibilité de vivre ensemble. Un sujet très sérieux, important, surtout en notre époque un tantinet viciée par toute une ribambelle de dictateurs d’opérette, plébiscités par un électorat gavé à la télé-réalité et à l’indigence de la télé en général, votant et re-votant comme un seul homme pour des pantins médiatiques aux discours puants et bassement démagogiques. Mais, passons… Ne nous égarons pas.

Ce qui est sûr, c’est cette incroyable présence scénique, et un sens aigu de la composition, de la part de comédiens réellement formidables. Malgré quelques ficelles de la mise-en-scène, l’ensemble tient plutôt bien, et l’on sent chez ces acteurs une véritable envie. Le reste est à la hauteur : la scénographie dépouillée n’empêche rien de l’imagination visuelle dont font montre ses concepteurs. L’interactivité avec la salle est de bon aloi, sans jamais être racoleuse. La bande-son, les lumières, tout ceci est parfaitement calé, et fonctionne ad-hoc. Bref, un très bon morceau de Théâtre, rassénérant, vivifiant, ce qui n’est pas si fréquent dans ce Off proliférant ; sur un sujet, pourtant brûlant, essentiel, sur lequel nous n’aurions pas parié un kopeck, et traité ici avec beaucoup d’intelligence et, osons-le, parfois, d’émotion. Oui. Une très belle réalisation, d’ailleurs ovationnée à juste titre. Bravo.

Marc Roudier

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