Un Barcelò éclatant de vitalité à la Collection Lambert

Exposition Barcelò à la Collection Lambert – Avignon jusqu’au 7 novembre 2010

Miquel Barcelò est un garçon-voyageur, dont les incursions dans de lointaines et savoureuses contrées ont toujours interrogé le travail. En Inde, en Pays Dogon, partout le Majorquin a posé ses bagages quelques temps, quelques années parfois, avec pour visée la découverte d’une culture exogène, puis la réappropriation de ses signes dans sa propre peinture. Evidemment, la tentation de l’exotisme, dans une telle démarche, peut représenter un écueil rédhibitoire. Mais Barcelò est un garçon plein de ressources, et, surtout, un peintre intelligent. Depuis ses premières grandes toiles qui l’on fait découvrir en Europe au début des 80’s, l’artiste n’a eu de cesse de ressourcer son oeuvre dans ces cultures lumineuses, telle celle du Pays Dogon, dont le Mystère et la profusion des signes, tellement étrangers à notre propre culture, est une véritable merveille pour ceux qui s’en approchent.

Cette symbolique quasi-chamanique, qui hante le récit animiste Dogon et qui dit si bien le monde, le peintre a su en décrypter les sources et les énergies, en multiplier les résonances. Ainsi de cette série de grands tableaux « Africains », où la sur-matiération de la peinture recèle de petits trésors iconiques, grenades éclatées, personnages mystérieux, scènes de chasse ou de cueillette, tout un panthéon Dogon, aux animaux irrévérencieux et aux humains souriant à la vie, tous éléments solidaires de cette cosmogonie. Le traitement pictural vigoureux, tout en empâtements, raclures, vagues telluriques de pigments crevant à la surface du tableau… nous rappelle que le Peintre est un artiste physique, qui aime se coltiner la matière lorsqu’elle résiste, qui adore se confronter à des surfaces impossibles, avec toute sa rage et sa très grande habileté.

L’engagement physique, donc, comme dans cette fameuse performance créée en 2006 avec Josef Nadj pour le Festival d’Avignon, où le peintre et le chorégraphe se défiaient dans un maelström de terre glaise, pour écrire une oeuvre picturale unique, d’une énergie diabolique… Ou encore lorsqu’il s’attelle à ces grandes sculptures protéiformes, ces animaux endiablés, boucs, ânes, singes… ou éléphant, comme la superbe, magistrale sculpture qui trône fichée sur sa trompe sur la place du Palais des Papes. Car, Barcelò est également un sculpteur, et quel sculpteur ! Suivant en cela les traces de son illustre prédécesseur, son compatriote Pablo Picasso, Barcelò crée et remixe un bestiaire impressionnant de brutalité et de primitivisme. Ses oeuvres de glaise, de plâtre, de bronze disent beaucoup de sa Peinture, mais aussi de son implication d’homme dans la grande roue universelle. Elles en sont les scories et les ponctuations. Et tout ceci se retrouve dans la sédimentation hallucinée de l’oeuvre pictural, tout habité de cette grande rage devant l’Eternel, et pourtant célant cette incroyable douceur qui transfigure le tableau. Une expérience quasi-religieuse, mystique, pourtant résurgente d’une matérialité sans limite.

Et que dire ainsi de cette obsession marine, ces grands fonds, ces mers déchaînées ou simplement vibrantes, ce bestiaire de poulpes, de pieuvres et de calamars géants ? Très forte, très brute « Marejadilla » de 2002, mer-univers verdâtre, glauque, au sens premier du terme, dont la force tient justement à son apparente pesanteur, et à ce qu’elle en retient dans ses fonds. Une présence lourde pour cette oeuvre monumentale qui est donnée à voir dans les dernières salles de l’exposition. Et de ces très primitifs portraits à l’eau de javel et kaolin, cette argile dont on fait les porcelaines, creusés dans la masse noire et sans fond du fond, renvoyant ces visages à la tradition des gargouilles, et à l’iconographie religieuse de la démonologie. Quelque chose que le Majorquin doit bien connaître, les chapelles et églises de son pays étant farcies de ces représentations médiévales terrifiantes…

Il faudrait encore citer quelques petites perles, rencontrées tout au fil de l’exposition. Ces deux têtes, par exemple, deux « Pape Fang », sculptures jumelles d’une expressivité très africaine, et qui en même temps nous évoquent clairement Picasso. Ou encore ce Crâne en Rouge, vanité de 2007 remarquable. Beaucoup de céramiques, également, autre héritage picassien, aux formes anthropomorphiques, ou simplement stylisées. Bref, un éventail conséquent des dix dernières années de son travail, dont la très grande vitalité éblouit.

Marc Roudier

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