« EXPLICATION DES OISEAUX » / THIERRY ALCARAZ

Explication des oiseaux / Compagnie des Ouvriers / mise en scène Thierry Alcaraz / d’après Lobo Antunes/ Du 7 au 28 juillet 2012 à la Fabrik Théâtre.

Thierry Alcaraz monte une adaptation de Explication des Oiseaux, roman de l’écrivain portugais Antonio Lobo Antunes. L’univers très particulier d’Alcaraz, tout en ellipses, nourri d’images et de musiques à la puissante symbolique, est ici porté à son apogée. L’oeuvre de Lobo Antunes prend ainsi avec cette adaptation subtile toute sa dimension philosophique, presque mystique. Une pièce forte en forme de manifeste, qui condense les problématiques et les obsessions récurrentes dans l’oeuvre du metteur en scène.

On connaît l’attirance prononcée d’Alcaraz pour cet entre-deux, cette part d’ombre du théâtre qu’il sait si bien explorer, creusant les non-dits de la matière textuelle, pulsant les images résurgeantes de notre inconscient pour les porter à une incandescence limite. Cette Explication des Oiseaux constitue en quelque sorte l’acmé de son travail. L’on y trouve à l’oeuvre tout ce qui irrigue depuis plusieurs années son approche singulière du théâtre : un univers où le mot, le jeu de l’acteur, la musique, l’image sont traités à égalité comme les constituants naturels d’un théâtre total, au sens où Artaud l’entendait dans ses essais théoriques.

Explication des oiseaux, en effet, n’a rien à expliquer. Le théâtre d’Alcaraz n’est pas dans cette problématique-là, n’en a ni la prétention et pas même l’envie. Succession de tableaux qui signifient bien plus qu’ils ne décrivent, cette Explication doit se goûter comme une polyphonie, un vortex enveloppant qui déroule son hypnose à la manière d’une musique d’un Terry Riley ou d’un Philip Glass. Il s’agit alors de se laisser porter par un climat sensoriel, entretenu par le jeu épuré des comédiens, les bribes de texte, les lumières, les musiques et les projections, bien plus que de chercher à tirer le fil d’une quelconque narration, même si celle-ci en l’occurrence ici a son importance.

Car le théâtre d’Alcaraz convoque d’autres démons que ceux dont celui-ci traite apparamment : l’apparence, justement, qu’il interroge sans relâche, le simulacre, le naturalisme, toutes choses que le Théâtre depuis Eschyle travaille, ne cessant de retrancher et sectionner à vif dans la chair crue des mots et des corps, pour inventer, mettre à jour, cette quintessence d’un théâtre absolu, c’est à dire libre, délivré de ses artifices de théâtre.

Et c’est paradoxalement en invitant à se mêler de son théâtre le paroxysme de l’artifice, qu’Alcaraz parvient à dénouer ces liens -indéfectibles croit-on à tort- qui enchaînent le Théâtre à la représentation, à l’art du mensonge et du simulacre.

Pour cette Explication, le metteur en scène a choisi ce texte-testament en forme de pirouette existentielle, qui dit beaucoup et rien à la fois, de la vacuité d’une existence, d’une non-vie posée dans l’interstice et le simulacre -encore une fois-, de cet attachement à la symbolique puissante des oiseaux, cette parabole du vide mais aussi, bien sûr, de la liberté. Prendre prétexte de ce beau texte de Lobo Antunes dans sa langue classique n’est pas anodin, certainement. Chez Alcaraz, le goût des univers déceptifs, des êtres borderline, des situations désespérantes est une longue fréquentation. On connaît ses mises en scènes antérieures, toujours la mort les nourrit d’un parfum qui n’est jamais morbide, mais bien souvent s’avère être comme une porte qui s’ouvre sur une lumière éblouissante. Que l’on se souvienne l’an passé d’Instant/Instinct, objet théâtral parfaitement mystique. Les Oiseaux d’Alcaraz sont imbibés de cette lumière-là,  ils en sont les passeurs confiants et l’augure éclatant.

Ce qui est remarquable dans cette oeuvre est que jamais le traitement théâtral d’Alcaraz n’est outrancier. Ses comédiens sont comme des mages, portant la parole des mots et des corps d’une seule voix multiple, soudée à l’ombre tutélaire des Oiseaux. Impressionnante élégance de jeu de l’excellente  Isabelle Provendier, dont la palette maîtrisée s’accroît de rôle en rôle. Une présence étonnante, comme l’est celle de Laurent Bréchet, en père monstrueux, qui joue de son apparence hors-norme comme d’un antidote à nos peurs les plus enfouies. Très belle création lumières également, simplement juste, que celle de Damien Gandolfo, tout comme le travail vidéo accompli de Marie Jumelin. Et un Alcaraz qui a resserré sa mise en scène à l’essentiel, dépouillant de tout superflu sa scéno, particulièrement efficace, et sa direction d’acteurs, limpide et cohérente.

Car ce metteur en scène pratique l’art de l’ellipse et de la parabole d’une bien belle manière, tout en douceur, avec le plus profond respect, sans frime ni lourdeurs symboliques. Jamais Alcaraz n’impose : il invite, libre à ceux qui le désirent de se laisser happer, et ainsi voyager avec lui dans ce qui demeure une proposition, une porte ouverte sur d’autres territoires, à explorer sans peur, ni retenue. Avec légèreté et insouciance même, enfin délivré de ses terrifiantes chaînes terrestres. Un truc d’oiseau, quoi… Un truc très biblique, en vérité.

Avec cette Explication des Oiseaux, Thierry Alcaraz prouve si besoin était sa profonde maturité de metteur en scène et d’artiste, que cette oeuvre aboutie exprime parfaitement. Un théâtre universel, inventif et, oui, émouvant, ce qui n’ôte rien à la subtile mais puissante présence qui l’habite.

Marc Roudier

A LA FABRIK THEATRE du 7 au 28 juillet 2012.

« Explication des oiseaux » d’après António Lobo Antunes / Mise en scène Thierry Alcaraz / Compagnie des Ouvriers / création Vidéo : Marie Jumelin / création Lumières Damien Gandolfo / Avec Isabelle Provendier / a été créé les 21/22/23/24 mars 2012 à la Chapelle des Pénitents Blancs à Avignon, puis repris en juillet 2012 au Festival Off d’Avignon.

LIRE AUSSI L’INTERVIEW DE THIERRY ALCARAZ : http://wp.me/p1JWTy-1hW

LABEL OFF ® : spectacle recommandé par lebruitduoff.com.

Photos : Marie Jumelin

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