LE MAÎTRE ET MARGUERITE : PARI GAGNE, MONSIEUR MCBURNEY !

FESTIVAL D’AVIGNON 2012 : « Le Maître et Marguerite » de Boulgakov – mes : Simon McBurney / Cour d’Honneur du Palais des Papes.

Simon McBurney, artiste associé du festival cette année, met en scène pour la première fois en France le texte de Boulgakov (1891-1940), «Le Maître et Marguerite», un pavé de plus de 600 pages, inachevé de son vivant. Texte brûlé par l’auteur lui-même, terminé par sa femme, interdit et censuré en URSS, et enfin édité dans les années 70.

Il ne s’agit pas là d’une création à proprement parler puisque McBurney a déjà présenté cette pièce au Barbican de Londres jusqu’en avril de cette année, mais, difficile à la vue de la scénographie et du lieu de ne pas s’imaginer que tout à dû être « mis à plat» pour l’occasion. McBurney « so » typiquement anglais de la vague des Beatles, loufoque et éternel adolescent, se présente, cheveux en bataille et vieux jean qu’il promène de part le monde à la recherche de pépites de comédiens.

Il a osé ! Avec une énergie débordante et communicative, mettre en scène un texte foisonnant, qui part à droite, à gauche, dans tous les sens mais qui pourtant nous pose une question simple : «L’homme a-t-il changé ?». Malgré une fulgurante modernisation, l’industrie, les révolutions successives, le numérique, l’omniprésence écrasante de la science, soit disant au service de l’Homme, celui-ci, et son âme, ont t-il réellement changé ? Telle est la question posée par Boulgakov par le truchement de Woland, qui est présenté en complet noir et gris, dents en or et accent allemand. Diable, Méphistophélès intemporel dans une Russie oppressée, il joue les prophètes et tente «Marguerite» qui finira par vendre son âme au diable afin de retrouver son amour perdu, folle amoureuse de son « Maître », écrivain désespéré et opprimé par une Russie sous le joug d’une révolution sanglante et étouffante et d’un Staline conquérant nous fixant sur le mur de la Cour d’Honneur.

Le texte, en anglais surtitré, est dense, parfois trop, pour un surtitrage limité à deux panneaux à Cour et Jardin. Mise en scène oblige. Simon McBurney use de toutes les ficelles théâtrales afin d’arriver à ses fins. Oscillation permanente et fluide entre un théâtre «artisanal», presque à «l’ancienne» et les techniques les plus évoluées. Le pari nous semble élégamment gagné. Nous passons d’un acteur qui tire et pousse un tiroir afin de donner l’illusion de la magie noire qu’exerce ce diable de Woland, à un montage vidéo live permettant à Marguerite de voler dans la Cour d’Honneur de la plus poétique des façons.

Malgré la débauche de moyens, la poésie est toujours présente. McBurney, contrairement aux derniers Cassiers, ne se laisse ni emprisonner par une technique superflue ni happer par les murs de la Cour d’Honneur, mais s’en sert comme écrin délicat à sa mise en scène.

Tout paraît évident. Les seize acteurs formidables tiennent le plateau, les spectateurs. Par la facétie du metteur en scène ils se retrouvent aussi tels des jouets de la malle à McBurney, plaqués sur le grand mur, miroir de nos âmes. Simon McBurney nous questionne, directement : «Et vous ?, et nous ?»

Durant 3h00, les changements de lieux et d’époques qu’exige le texte de Boulgakov sont rapides et précis. En un millième de seconde McBurney nous fait passer avec brio d’un Ponce Pilate sans illusion phillosophant avec Jésus à un hopital psychiatrique de la banlieue de Moscou. L’imagerie 3D et la bande son sont peaufnées dans les moindres détails. Chacun d’eux éclaire subtilement le texte sans jamais le surligner. McBurney s’offre le luxe d’un clin d’œil aux Rolling Stones, dont le chanteur Mick Jagger écrit dans les années 68 «Sympathy for the Devil» en homage au roman de Boulgakov , un moment rock’n’roll non dénué de sens dans une Russie en pleine folie meurtriere, tout comme le choix de l’œuvre de Dmitri Chostakovitch, compositeur russe, tentant dans un premier temps de s’accomoder du régime, naivement persuadé d’indépendance et finallement persécuté lui aussi par le pouvoir.

Les deux directeurs artistiques du Festival ont dû se faire des cheveux blancs en essayant de comprendre ce que voulait faire McBurney et comment il pouvait y arriver dans les temps ! Tout nous semble pourtant si naturel, nous sommes tour à tour spectateurs, acteurs et jouets de Woland, le sombre maître de cérémonie de ce récit fou et poétique.

Un pari très largement gagné par McBurney et de belle manière pour cette ouverture du 66ème festival d’Avignon dans la superbe Cour d’Honneur du Palais des Papes.

Pierre Salles

Distribution :
Mise en scène : Simon McBurney
Scénographie : Es Devlin
Lumière : Paul Anderson
Son : Gareth Fry
Costumes : Christina Cunningham
Vidéo : Finn Ross
Animation 3D : Luke Halls
Marionettes : Blind Summit Theatre

avec David Annen, Thomas Arnold, Josie Daxter, Johannes Flaschberger, Tamzin Griffin, Amanda Hadingue, Richard Katz, Sinéad Matthews, Tim McMullan, Clive Mendus, Yasuyo Mochizuki, Ajay Naidu, Henry Pettigrew, Paul Rhys, Cesar Sarachu, Angus Wright

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