LA NEGATION DU TEMPS (REFUSE THE HOUR) : UN POEME-OPERA DE WILLIAM KENTRIDGE

FESTIVAL D’AVIGNON 2012 : WILLIAM KENTRIDGE « Refuse the Hour » (La Négation du temps) / Opéra-Théâtre du 7 au 13 juillet 2012 à 17h. (à 15 h. le 13).

William Kentridge présente jusqu’au 13 juillet Refuse the Hour (« La Négation du temps ») à l’Opéra-Théâtre d’Avignon. Un opéra visuel et poétique conçu comme une extension de son travail plastique, par ailleurs visible à Avignon avec son installation Da Capo, programmée à la Chapelle du Miracle.

William Kentridge est un artiste complet : plasticien, cinéaste, metteur en scène au théâtre et à l’opéra, Kentridge ne cesse de creuser ses obsessions, celles-mêmes qui depuis quelques décennies constituent le corpus de l’oeuvre, polymorphe et éclatée. La notion du temps est une préoccupation récurrente chez l’artiste. Il l’aborde frontalement dans cette proposition pour le Festival à travers une pièce inclassable, qui tient à la fois de l’opéra, de la chorégraphie, de l’installation vidéo et de la lecture poétique.

D’ailleurs, Kentridge d’emblée est sur le plateau, « chef d’orchestre », veilleur, et présence tutélaire tout à la fois de son beau Refuse the Hour. En MC vigilant et bienveillant, droit derrière son pupitre, il coordonne, ordonne, et insuffle à son oeuvre vitalité et malice. Sur le plateau, Kentridge est bien là, campé sur ses deux pieds, la tête dans l’Univers, entouré de sa petite troupe vivifiée et énergique : quelques cantatrices, une danseuse très vivace, des musiciens. Lui, à intervalles réguliers, lit. Sa voix d’anglophone cultivé est douce et pénétrante.

Refuse the Hour est un champ de possibles, une plongée mentale dans ce qui définit ou tente de le faire cette belle notion abstraite et vertigineuse de Temps. Ainsi sa pièce est-elle conçue comme un dialogue avec quelques figures incontournables d’une appréhension du concept le plus rude de l’histoire des idées. Son dialogue, lu debout face au public ou planqué derrière ses loufoques machines, convoque tour à tour Einstein ou Newton bien sûr, mais aussi le physicien Peter Galison, les philosophes et les poètes. Bref, Kentridge s’interroge, mais il le fait avec cette élégance toute british qui n’impose rien.

«Quand on voit mon travail dans un théâtre, c’est une œuvre théâtrale. Quand on le voit dans une galerie d’art, c’est une exposition ou une performance d’arts plastiques. Quand on le voit dans une salle de concert, c’est une pièce de musique », dit-il dans l’entretien publié sur la feuille de salle. Et en effet, cette oeuvre donnée à l’Opéra est un truc parfaitement inclassable et hybride, qui ne tient sa fonction de spectacle que parce qu’elle est ici jouée sur un plateau. Mais cela aurait très bien pu donner une installation ou un concert, allez savoir…

Ce qui est certain, c’est qu’au-delà de l’aspect extrêmement visuel de Refuse the Hour – vidéos, projections, machines à musique diverses et loufoques comme cette batterie automatisée suspendue sur le fronton de la scène, danseuse, présence formidable de ces chanteuses d’opéra, musiciens en grappe dont un chanteur sud-africain tout à fait charismatique…- cette pièce est, par sa construction même, sa matière, sa texture, un opéra. A la façon de William Kentridge, c’est à dire sans formalisme ni hermétisme, mais avec cette générosité absolue qui éclate littéralement. Une fête, joyeuse, vivante, communicative.

Un théâtre total qui utilise tout le registre Kentridgien : ombres portées, machines surréalistes, projections filmiques… et une partition remarquable de Philip Miller, servie par de solides musiciens dirigés par Adam Howard. Une sorte de cadavre exquis, à l’image de sa production dessinée ou filmée, qui apprivoise tous les genres, toutes les disciplines, pour interroger avec brio et élégance quelque chose de dramatiquement essentiel : le Temps, celui qui nous obsède, nous ronge et nous fait mourir.

L’univers et les images de Kentridge ont quelque chose d’enfantin, finalement, une naïveté et une fraîcheur qui transpirent ici de la plus belle des manières. Sa troupe est à son image, charnelle, gourmande, tout comme ses trois superbes cantatrices et sa danseuse incroyablement énergique, prête à bouffer le plateau avec une vitalité incroyable. L’artiste, lui, drive sa tribu en gourou apaisé. L’ensemble s’attèle à une oeuvre résolument moderne et sensuelle, dont le charbon politique et sociétal fournit la braise. L’Afrique du Sud est un chaudron bouillonnant et incroyablement créatif : à voir ceux et celles qui en viennent, Steven Cohen, Zanele Muholi, William Kentridge… ne doutons pas de l’incroyable vitalité de ce pays, qui a su dépasser les horreurs de l’apartheid et en transcender l’inhumanité.

Justement, l’humanité, cette force vitale, est bien le ferment brûlant de cette oeuvre généreuse et dense. Cette même générosité qui transpire à chaque instant et qui donne à Refuse the Hour toute sa justification. Une oeuvre belle, apaisante et formidablement optimiste. Merci Monsieur Kentridge.

Marc Roudier

A VOIR : également l’expositon « Da Capo » à la Chapelle du Miracle jusqu’au 28 juillet.

Article publié en partenariat avec INFERNO-MAGAZINE

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