FOCUS : L’ADRESSE, UN LIEU COOPERATIF DANS LE OFF D’AVIGNON

FOCUS sur l’Adresse et ses sept spectacles : L’ultime cri de Frida Kahlo, One day à la Bobitch, Résistances, féminin pluriel, Anatomie d’un clown, Ubu Roi, M. Ibrahim et les fleurs du Coran, Les candidats / Avignon Off 2012.

Une journée à L’Adresse et ses sept spectacles.

L’adresse est un lieu particulier dans la jungle commerciale qu’est Avignon. C’est un lieu mutualiste. Lauréline Bonnot, une des administratrice du lieu nous explique en quoi cela consiste :

« On a un fonctionnement qui est totalement différent des autres lieux, les sept compagnies, qui sont toutes du Languedoc-Roussillon, abondent le même apport, participent aux taches et on partage équitablement les recettes entres les artistes, les administratifs et les techniciens. C’est une façon de fonctionner solidaire, puisque si un spectacle ne marche pas, on partage les recettes équitablement. L’objectif à long terme serait d’avoir une annexe, un second lieu dans Avignon et un autre, à l’année, à Montpellier. On prend en charge la nourriture en commun, les déplacements des décors et la communication, la diffusion, les fichiers professionnels… Certaines années on prend même en charge l’hébergement.

Cette année, il y a une équipe qui fonctionne dans un vrai climat de confiance et les relations se passent très bien, sans clash, alors que les artistes, qui ont de forts caractères, vivent dans la tension et quasiment 24h/24 ensemble. Les subventions (ville de Montpellier, région, département, état) représentent à peine 30% du budget global mais elles sont essentielles pour avancer les frais et gérer la production en amont.

Les spectacles sont volontairement très variés, du clown à la création de texte contemporain en passant par de grands classiques. Nous avons choisi des spectacles pour leur qualité et des artistes qui ont les épaules pour faire le marathon Avignon. »

L’originalité du lieu c’est que les artistes font tout, de la billetterie au bar et cela vous permet de discuter avec les uns et les autres au fil de la journée. Ainsi Didier Lagana redevient « M. Ibrahim » le temps de servir un café 40 francs à un spectateur de la veille.

Pendant qu’Ubu/Olivier Labiche donne un coup de main à la cie des Nuits Partagées pour déménager leur imposant décor, les acteurs de « l’Ultime cri de Frida Khalo » vont prospecter avec un tract/programme commun puis les acteurs de Machine Théâtre donnent des dossier de presse pour le spectacle suivant.

Depuis 5 ans le lieu s’organise, se met en place, les baraques sont peintes et les platanes font de l’ombre. Le lieu trouve son ordre de marche et chaque acteur son rôle. Seul ennemi du festivalier à L’Adresse : la poussière qui vole quand le vent souffle ! Cela ne permet pas de servir des repas, mais les spectateurs grignotent un saucisson accompagné d’un pichet de rouge.

10h : « Résistances, féminin pluriel », cie Les nuits partagées.

Si les textes de Dario Fo et Franca Rame commencent à dater, le spectacle est lui aussi dans la pure ringardise des 8O’s. De la musique (du sous Jean-Michel Jarre) aux costumes et au traitement des thématiques. Le mélange de trois textes rend le spectacle abscons et démagogique.

11h40 : « Anatomie d’un clown » de Philippe Goudard

« Ce qui est important pour moi, c’est de pouvoir jouer dans la continuité, pour vraiment entrer dans le travail d’interprétation. A l’adresse on a des publics très différents, certains très rieurs, d’autres plus méditatifs. C’est très intéressant de se confronter à cette mixité des publics. » Nous dit Philippe Goudard, clown internationalement reconnu, tout en servant les cafés au bar. Le public est à l’image du spectacle, à la fois très méditatif (Goudard est un universitaire qui nous livre en pratique sa réflexion sur son clown) et très drôle (il manie les tous les jeux comiques imaginables à la perfection). C’est un spectacle réflexif dans les deux sens du terme : il nous plonge dans la réflexion mais aussi il fait l’effet d’un miroir réfléchissant de nos propres maux et de nos propres souffrances. Un très beau spectacle sur la condition du clown comme sur-homme et qui évolue à chaque représentation.

13h30 : « L’ultime cri de Frida Kahlo » par La Puce qui renifle

Le texte rude d’Anne-Marie Cellier est porté à bras le corps par Pascale Barandon, accompagné en direct par des vidéos et/ou du violoncelle. De très belles images notamment le personnage interprété par Christine Radais qui pourrait être une parque qui tire et coupe les fils de la vie. La comédienne et la musicienne sont très investies dans leurs rôles et les arts s’imbriquent vraiment. Malgré tout, on se perd vite dans le spectacle qui manque un peu de rythme.

15h : « One day à la Bobitch » par Boris Arquier

Un clown habillé en robe deschamps nous fait vivre sa journée, du lever au travail en passant par la gym matinale et le repas. Tous les ressorts du clown dans la plus pure tradition sont utilisés (transgression dans la grossièreté, inadaptation du clown à la société, logique idiote poussée à l’extrême…) par un clown performer avec une technique excellente, mais tout en nous faisant croire que cela est bien simple. L’élégance de la qualité. Toute la pièce tourne autour du son, des bruitages, des voix off que Bobitch interprète en direct et sans accrocs. Malgré de grosses lunettes, des postiches et du maquillage, le regard empli d’une tendresse triste touche en plein cœur. On rit, on est ému et l’on sort de là la boule au ventre, tant le sort de ce bonhomme employé d’une World Compagny est injuste et terrible. Du grand art.

16h50 : « Ubu Roi » par la Cie Chaotik

L’année dernière, était programmé un Molière où tout se passait dans une maison de poupée d’un mètre cube. Ici, c’est la même, mais en version ubuesque, recouverte de merdre. Cette petite maison en carton est aussi un écran tévé dont les Ubus sont les présentateurs unique, à la mode Deschiens de la grande époque. La version d’Olivier Labiche est un digest d’Ubu, en version raccourcie, mais où l’on se remplit la gidouille de poulet et de chamalows jusqu’à l’indigestion. En plus du couple infernal, l’excellent Eric Afergan trousse tous les autres personnages d’un regard, d’un inflexion ou d’une démarche et donne à cette pièce hilarante un charme dégingandé atypique. Un spectacle divertissant qui a choisi de ne pas traiter la fable politique mais plutôt la farce légère.

18h20 : « M. Ibrahim et les fleurs du Coran », par la cie Vertigo

Le texte d’Eric Emmanuel Schmitt est efficace, bien monté et apporte toutes les réponses que vous souhaitez, y compris aux questions que vous ne vous posez pas. La mise en scène de Fred Tournaire, grand organisateur de l’Adresse respecte le texte au mot et à l’esprit. C’est fin, efficace et le spectacle va droit au but, sans demander son reste. Le comédien Didier Lagana porte ce monologue avec profondeur et dynamisme. L’on rit quand il faut rire, on est touché quand il se doit et l’on repart avec le contentement d’en avoir eu pour son argent et d’avoir bien rentabilisé l’investissement de son billet.

20h20 : « Les candidats » par Machine Théâtre

Le texte de Sarah Fourage est une partition idéale, écrite spécialement pour ces sept acteurs géniaux. Le finesse du jeu, la tension des corps et des voix fait apparaître la dure réalité de ses personnages tous plus perdus les uns que les autres, oppressés par le nouveau monde du travail. Même si le rôle de Laurent Dupuy, meneur de jeu du stage de développement personnel express met en avant ses qualités d’acteur, tous les comédiens tirent leur épingle du jeu car Machine Théâtre est un groupe à part entière, un « chœur de solistes » comme ils aiment à se définir. Le texte est rude, presque documentaire et ne dresse pas un constat très positif de notre société. La mise en scène très intelligente de Nicolas Oton et Brice Carayol élève le texte et le sort de son quotient, sans pour autant en atténuer la violence. Âmes sensibles s’abstenir.

Bruno Paternot

Visuel : Les Candidats / Machine Théâtre

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