« DISABLED THEATER » / ENTRETIEN AVEC JEROME BEL : AFFRONTER LA DIFFERENCE

FESTIVAL D’AVIGNON : Entretien avec Jérôme Bel ce 12 juillet 2012 / Spectacle Disabled Theater au Festival d’Avignon 2012 / Du 9 au 15 juillet (relâche le 11) à 18 h. à la salle Benoît XII. Séances supplémentaires, à consulter sur le site du Festival.

Le 12 juillet dernier, nous rencontrions Jérôme Bel pour un entretien autour de son spectacle : « Disabled Theater » :

– QUENTIN MARGNE : Disabled Theater renvoie au «théâtre incapable». Que se cache t-il derrière ce titre qui s’inscrit d’emblée dans un langage politiquement incorrect ?

– JEROME BEL : Il me fallait un titre avant même que je ne crée le spectacle, j’ai donc trouvé celui-ci qui m’est venu assez naturellement, au regard de l’ensemble de mon travail artistique. Ce titre renvoie d’une manière un peu provocatrice au problème que posent le handicap et la représentation, à la manière dont celui-ci s’inscrit ou non à l’intérieur de la sphère publique. C’est une sorte de manifeste, car avec le travail de ces personnes dites handicapées j’ai la possibilité de révéler ce qui ne peut être montré dans la rue et changer de cette manière beaucoup d’idées reçues.

– L’un des enjeux de votre travail artistique, que l’on retrouve notamment dans Cédric Andrieux (2009) porte sur l’interrogation : comment tel ou tel projet entraine une aliénation ou une émancipation de l’interprète ? De quelle manière négociez-vous dans Disabled theater cette problématique ?

– L’enjeu est ici transformé car ils sont déjà aliénés avant même de s’émanciper, c’est leur condition naturelle d’être aliénés. Ils interprètent cette danse libératrice comme si à travers elle, ils pouvaient exprimer leur pensée et leur rapport au monde. L’émancipation est là, lorsqu’il ne leur est donné aucune consigne précise, si ce n’est être soi-même. Lorsqu’ils dansent, ils sont pris d’une joie, d’une énergie infernale, qui abolissent complètement cette idée d’êtres incapables qui leur est collée au sein de l’espace social. Cette expérience me fait revenir à une danse que j’avais oubliée, une danse non codifiée, elle ressurgit, et je suis ravi de ces solos. J’ai oublié avec ce projet mes limites esthétiques.

– Pourquoi avoir choisi des comédiens professionnels, si ce n’est pas pour qu’ils interprètent un rôle ?

– Ils m’ont invité, et le fait de savoir que ce sont des comédiens professionnels me rassure. Ils ont l’habitude de la scène et du public, mais en même temps ils ne vivent que pour le présent. Et pour un acteur, c’est magnifique d’arriver à oublier le passé, le futur, et le travail des répétitions. Ils ont une présence extraordinaire car ils arrivent à être là, et c’est exactement ce que l’on demande aux grands acteurs.

– Comment renversez-vous dans votre spectacle la logique capitaliste, qui met à l’écart les personnes qui ne sont pas productives ?

– En les invitant dans les grands centres de théâtre expérimental, comme le Kunstenfestivaldesarts ou le Festival d’Avignon, ils arrivent à produire quelque chose, du symbolique. Ce spectacle doit susciter de la réflexion, la matière la plus indispensable aujourd’hui pour changer les choses, et apporter un autre regard sur l’altérité. D’une façon paroxystique, ils représentent cette forme irréductible qu’est la différence, alors ma question est : que faire de cette différence ? Pour eux l’art se présente comme une évidence, ils travaillent, et de cette manière ils font quelque chose de leur capacité et de leur qualité.

– D’après vous, comment le spectateur regarde t-il Disabled theater ?

– D’abord il y a un rejet, une difficulté à les fixer, car nous n’avons pas l’habitude et, surtout, nous ne savons pas comment les regarder : mes parents d’ailleurs me disaient quand j’étais petit : « ne les regarde pas, tu vas les mettre mal à l’aise »… alors qu’aujourd’hui, je me rends compte que les montrer c’est les faire exister. Avec ce travail, je mène aussi un projet éducatif, car je constate qu’il y a encore des droits à acquérir, un peu comme ce fut le cas pour les homosexuels. De cette manière, on questionne de nouveau le théâtre, les formes qu’il engendre.

Propos recueillis par Chiara Funari et Quentin Margne.

Visuels : Jérome Bel et Hora Theater / Photos DR

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