PUISSANT « END/IGNE », A LA MANUFACTURE, SUR UN BEAU TEXTE DE MUSTAPHA BENFODIL

Kheireddine_1[1]

LEBRUITDUOFF.COM / 22 juillet 2012

End /igné / A la manufacture du 7 au 27 juillet à 14h / Cie El Ajouada

Moussa est morguiste à l’hopital de Balbala. Il occupe son temps à bichonner les morts et à s’adresser à eux avec un dictaphone autour de son cou. Sans détour, il évoque avec cynisme et dérision les malheurs d’une jeunesse sans perspectives. Il apparaît sur le plateau tel un militant du quotidien, qui sans forcement faire d’éclats, sans être mu par le désir de se projeter dans un destin collectif, essaye de donner à la vie un sens, une saveur et une valeur dans l’acte même d’exister, à l’aube de petits gestes, de petits rituels, que l’on pourrait croire au demeurant anodins.

Si Moussa s’est mis au service de la mort, Aziz quant à lui n’hésite à ferrailler avec elle. Aziz est un guerrier qui va enquiquiner les tenants de l’ordre dominant, pour leur demander des comptes sur son blog. En s’immolant au tribunal, il rompt avec l’idée d’un magistrat élevé au rang de demi-dieu, et que tout justiciable est un sujet soumis, un coupable putatif potentiel.

Le texte de Mustapha Benfodil, mis en scène par Kheireddine Lardjam, donne lieu sur scène à un moment de théâtre d’une délivrance et d’une évasion inouïes. Moussa ( Azeddine Bénamara) pétille d’un désir d’exister contagieux, bien que lucide, et d’une virulence critique sombre. Le texte pense les différences individuelles, aussi vastes, aussi subtiles soient-elles et les fait exister, cohabiter par delà une politique de la domination.

Moussa active le désir survolté d’une jeunesse qui s’insurge contre tous les modèles préétablis, prisonnière de formes imposées, à la fois dysfonctionnantes mais surtout corrompues. Face à l’ingérence politique, gouvernée par et pour les seuls intérêts personnels d’une poignée de gouvernants aux décisions hasardeuses, son monologue aussi lyrique que naturel développe un monde pouvant être autre. A fleur de ses mots, on sent poindre un tabou majeur du côté du pouvoir, la force contestataire, transgressive que possède l’immolation. On se souvient que c’est par un suicide par le feu en Tunisie que les révolutions arabes ont jailli. Ce geste évoqué au théâtre traduit un incommensurable mal-être collectif et le verbalise. Il parvient à être transfiguré, endossé dans End/igné jusqu’à trouver une dimension poétique. Le force de ce théâtre monologué est là : avouer l’inavouable pour permettre d’interroger les rouages du pouvoir et ses effets les plus néfastes sur nos sociétés.

Quentin Margne

Photo DR : Kheireddine Lardjam

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