ENTRETIEN AVEC SERGIO GRONDIN, AUTOUR DE « KOK BATEY »

kok batey

LEBRUITDUOFF.COM / 23 juillet 2013

INTERVIEW :  Sergio Grondin, auteur et interprète de « Kok Batay »  à La Manufacture

BDO : Comment est né ce spectacle fort et atypique ?

 Sergio Grondin : Le spectacle est né il y a 4 ans dans un festival au Québec. J’étais avec Manuel Legolf qui est producteur du spectacle et je me suis mis à lui raconter un peu mon enfance, comment ça se passait chez nous, comment la violence pouvait être tribale, puis nous avons beaucoup parlé entre nous après notre retour à la Réunion.

Et puis un jour, je lis dans un journal de chez nous que le fils de Johnny Catherine est mort assassiné. Johnny Catherine était un boxeur réunionnais qui était mort assassiné trois ans auparavant, tué par un groupe de gamins. C’était un peu un coq de quartier comme on dit, il semait un peu la pagaille, c’était à la fois notre honte et notre gloire. Mais cette fois là, 13 gamins le découpent à la machette, tiennent sa jambe sur un pic en criant « Le lion est mort ! ». Et moi, le jour où je rentre, c’est l’un de ses fils légitimes qui se retrouve en prison, comme prenant le chemin de son père, et le jour de sa sortie, deux oncles viennent le chercher. Ils sont armés, comme souvent chez nous, et là, un accident.  Le coup part et le fils meurt. Je me prends ça de pleine face, j’étais rempli d’affection et d’admiration pour Johnny Catherine, le coq de Saint-François. J’avais pris son meurtre en me disant « Mais comment peut-on basculer comme ça dans la sauvagerie ? » et il y a ce fait divers qui arrive, cette espèce de tragédie grecque qui se joue sous nos yeux, cette histoire qui me ramène à ma propre histoire, celle de mon père, coupeur de canne, qui se bagarrait et  qui avait dû souvent se battre. Et là je me dis qu’il est fondamental pour moi d’écrire quelque chose là-dessus, autour de ces hommes qui vivent pour et entourés de violence. Voilà l’élément déclencheur de « Kok Batay », des petits caïds de quartiers. Ils ont tous des noms à consonance mythologique, et quand ils atteignent une certaine stature, ils deviennentdes coqs de combat.

BDO : Votre interprétation est d’ailleurs très proche d’un récit autobiographique.

Sergio Grondin : En effet, nous avons voulu se fairerencontrer notre petite histoire de famille, même si mon père n’était pas Johnny Catherine, avec quelque chose de plus large, mais aussi avec ces rapports difficiles que nous avons eu ensemble, mon père et moi. Et je me suis dit que mon histoire aurait pu être celle là, si mon père n’avait pas trouvé l’amour de ma mère. Il aurait pu être un autre Johnny, j’aurais pu être le fils de Johnny Catherine, il fallait donc pour moi que ces histoires se mêlent et s’entrechoquent. Ma petite histoire n’intéresse pas grand monde mais celle là, cette histoire contemporaine, il devenait pour moi urgent d’en parler, urgent parce que personne n’en parle, cette violence sous-jacente qui peut se déclencher très rapidement, mais dont on a encore beaucoup de mal à mettre des mots dessus, à en parler.

BDO : Comment avez-vous travaillé la scénographie, à la fois poétique et forte ?

Sergio Grondin : Le carré représente le rond de coq, puisque chez nous les ronds sont carrés. Le carré c’est aussi cette île où j’évolue, remplie d’eau, comme un équilibre au minéral de cette île. Mais l’eau, c’est aussi le bain de sang et de sueur, le bain de l’interprétation, le miroir de mon jeu qui me renvoie à mon histoire.

BDO : La musique est jouée en « live » sur scène et pourtant le musicien est absent de scène…

Sergio Grondin : Au départ,  il était sur le plateau avec moi. Avant la rencontre avec le metteur en scène, j’avais déjà fait beaucoup de récits-concerts avec des musiciens électro-punk, et cette fois, quand David est arrivé, il a lu le texte et m’a dit « pour moi c’est un face-à-face avec le public, c’est un combat que tu dois mener avec le public et avec toi, avec ton reflet dans l’eau. Et maintenant,  il n’y a plus de place pour le musicien… ». Bien sûr, c’est primordial qu’il soit en live, pour qu’il apporte cette souplesse, comme un battement de cœur qui réagit à mon jeu. C’est un peu frustrant pour lui, mais sans live ça ne fonctionnait pas pareil. Il ne vient pas saluer à la fin, car nous avons considéré, tous ensemble, que cela faisait encore parti du jeu, même à la fin, on est encore dans la confrontation.

BDO : On sent que vous aimez profondément la Réunionmais ; vous dénoncez néanmoins une violence ancrée au plus profond de cette île.

Sergio Grondin : C’est un rapport d’amour et de haine, comme beaucoup de gens qui habitent ici et qui partent, c’est un pays qui est rempli d’amour, mais qui est aussi habité par ses démons, et dont on a du mal à se passer… On est aujourd’hui un pays qui a 300 ans, un pays adolescent, on a grandi sous la coupelle française, et aujourd’hui, on ne sait pas exactement ce qu’on est… on est convaincu de cette part d’Africain qui est en nous, cette part d’Afrique qui est là et qui a été longtemps reniée… Cette tribalité appartient à l’Afrique et en fait c’est très difficile. C’est pour ça que les musiques de rythmique africaine ont été très longtemps niées, c’est pour ça que même la langue a été niée.

Le peuple réunionnais ne sait pas maintenant s’il es thonteux de ce qu’il est, ou s’il doit en être fier. Les gens se cherchent et moi je suis convaincu qu’on peut et qu’on doit être fiers de ce qu’on est, mais que pour passer par là, il faut à un moment donné qu’on soit dans l’autonomie, qu’on tue le père, et qu’on arrive enfin à se regarder en face, même dans nos pires côtés. Et ces côtés-là, malheureusement, on n’en parle que par l’esclavage, comme une espèce de violence uniquement passéiste, on est un peu sur le fantasme du fouet. Ces violences sont bien sûr des questions très importantes, mais par contre, ce qui m’intéresse moi, ce sont les questions issues de la violence contemporaine, comment y échapper ? Et comment arriver à être fier et droit ?

BDO : Comment a été reçu votre spectacle à la Réunion ?

Sergio Grondin : C’était très compliqué pour moi, j’avais peur de jouer, je l’avais joué avant en métropole et j’appréhendais ce moment. Mais en fait tout s’est bien passé malgré mes peurs, nous avons eu énormément de questions après le spectacle, beaucoup de gens qui me disaient « Oui, mais quelle image de notre île donnez vous ? ». Forcément, les gens ne sont pas encore prêts à ça mais je pense que malgré tout, c’est le nécessaire chemin… Rt il reste que les gens sont heureux qu’enfin nous tentions de crever l’abcès.

BDO : Comment se passe la diffusion en métropole ? Le sujet est à la fois tabou et peu connu ici.

Sergio Grondin : C’est ce qu’on se disait… et puis, depuis le début du Festival nous avons une très bonne fréquentation, on a déjà pas mal de dates prévues en métropole, et même beaucoup à La Réunion. C’est sûr que le sujet peut paraître moins sexy que d’autres, comme par exemple parler de l’Algérie… Et il y a ici de très beaux spectacles qui en parlent… Mais il y a aussi cette part de notre histoire, je dis bien la nôtre, Français que nous sommes. Cette histoire-là que l’on ne connaît pas, et c’est peut être normal d’ailleurs… Ce bout de département qui est posé là au milieu de l’eau et qui a encore beaucoup de problèmes avec la France. Nous devons tous ensemble regarder cette histoire en face, et il est temps qu’on se regarde enfin, en face-à-face, qu’on s’accepte l’un et l’autre avec notre part d’Afrique et notre part d’Europe. Voilà l’essentiel pour moi, comme un leitmotiv dans mon parcours d’artiste.

 BDO : Votre collectif « Karambolaz » travaille essentiellement sur ces thèmes ?

 Sergio Grondin : Oui ! Karambolaz, le mélange de carambole, le fruit, et carambolage… Mais carambole c’est pour nous avant tout les étoiles en créole, comme un carambolage d’étoiles. Nous avons une structure avec plusieurs artistes sur place qui s’est fondée autour de mon travail, nous sommes plusieurs conteurs, et aujourd’hui nous travaillons à insuffler un peu un souffle contemporain dans le conte, car c’est aussi une partie de la culture, qui pour moi est très importante. Sans passéisme, nous cherchons à ramener la parole dans les quartiers où elle a perdu un peu de sa place, mais aussi dans les théâtres où elle a sa raison d’être, mais où elle n’est malheureusement pas assez donnée aujourd’hui.

BDO : Il reste que le conte tient une grande place dans cette culture…

Sergio Grondin : Oui en effet, il y a énormément de conteurs dans les îles mais la parole devient une parole de musée, elle devient comme une parole morte, comme les récits sur l’esclavagisme, ou notamment comme « l’esclaveFurcy » qui est ressorti, qui a été un peu remis au goût du jour. Mais à force d’être exclusivement dans la tradition, cela devient une culture de musée… Et pour que le conte continue à fonctionner, pour qu’il continue à vivre, que l’on continue à être des raconteurs d’un pays qui est en train de naître, il faut aller rencontrer les gens du théâtre, il faut rencontrer le monde qui nous entoure, et ça c’est la démarche de Karambolaz. Nous avons plusieurs spectacles qui tournent, « Le Cabaret de l’impossible » qui a été présenté l’année dernière à la Chapelle du Verbe Incarné avec un québécois et un breton, « Les petits artisans du désordre » qui est un concert avec Etienne Costas, musicien punk-électro, et qui est vraiment là dans le récit-concert. Beaucoup de spectacles pour lesquels j’ai beaucoup travaillé avec les musiciens sur des formes que je désire toujours très poétiques.

Propos recueillis par Pierre Salles

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