UN ENTRETIEN AVEC MANUEL PRATT, EN BOUFFON RÂLEUR ET VRAIMENT « OFF »…

matt-pratt-festival-d-avignon[1]

LEBRUITDUOFF.COM / 25 juillet 2013

AVIGNON FESTIVAL OFF : Interview de Manuel Pratt

Où Manuel Pratt se prête au jeu de l’interview, un tantinet provoc et délibérément Off, comme d’habitude… Un Manuel Pratt qui visiblement trouve toujours matière à râler, en nous livrant notamment sa vision personnelle du Off et du « In », que nous sommes toutefois très loin de partager…

BDO : Qui est « Manuel Pratt » ? Insoumis, bouffon du roi, poète, mouche du coche ?

Manuel Pratt : « Bouffon » … j’aime bien le terme, « insoumis » complètement ! « Artisan » et « sniper » et surtout indépendant. Artisan dans le sens où je fais tout, seul, sans aucune aide, sans subvention, avec mon argent, mon temps et mon investissement. Tout vient de moi, de mes privations, de mes cachets et j’en paye le prix parce que je ne veux pas rentrer dans ce système qui ne me plaît pas.

BDO : Vous créez et interprétez depuis 1998 des personnages souvent extrêmes et les revendiquez en nous disant que c’est le monde qui est grossier, injuste et vulgaire. Peut-on donc pardonner tous les excès sous prétexte que c’est le monde qui nous entoure qui est pire que vos personnages ? Et en toute impunité ?

Manuel Pratt : Bien plus qu’en 98, cette année je fais mon 26ème festival. Mais non, il ne faut pas pardonner et tous mes personnages sont tous très significatifs de ce qu’est devenu la société, un serial killer, un type immonde qui dans « le ticket » dit tout haut ce que beaucoup pensent tout bas.

BDO : Un reflet de la société ?

Manuel Pratt : Oui tout à fait, c’est un reflet, comme pour dans « les tranchées ». Le général dont je ne prononce pas le nom était un boucher, c’est juste un reflet que permet le théâtre, il permet entre autres de démaquiller les salauds.

BDO : Vous êtes un auteur et acteur engagé, n’avez-vous donc jamais envie en tant qu’acteur de jouer des choses plus légères ou différentes ?

Manuel Pratt : Non, cela ne m’intéresse pas, c’est même un souci d’ailleurs parce que sur « La guerre de 14 », on était initialement parti pour le jouer dans les écoles ou les lycées… et à chaque fois je vois des professeurs qui me disent « c’est très bien mais pourquoi ne parlez-vous pas de la vie quotidienne des poilus, pourquoi avoir abordé spécialement cet épisode des mutineries ? ». Pour moi, c’est le sujet des mutineries qui est essentiel car c’est justement un sujet dont on ne parle pas.

BDO : C’est peut être encore un sujet tabou en France et pour l’armée ?

Manuel Pratt : Totalement ! Et même des gens de mairies,  car là tu abordes un sujet tabou et assez sensible.

BDO : Juste le fait de dire que ces hommes n’étaient ni des lâches ni des salauds ?

Manuel Pratt : Oui ! D’ailleurs il n’y a pas eu de cas de réhabilitation générale de la part de l’armée, juste des cas isolés à droite à gauche, mais pas général, la grande muette n’a toujours pas avalé la pilule.

BDO : Vous malmenez souvent le public, mais on sent chez vous une profonde joie du partage avec les spectateurs, comme une bienveillance, une sorte de schizophrénie ?

Manuel Pratt : Ce métier est avant tout pour moi une passion. Le jour où je le ferai sans passion, j’arrêterai, dés l’instant ou j’irai dans un théâtre à Avignon ou ailleurs en soupirant, je pense que j’arrêterai le métier.

BDO : Vous étiez éducateur dans le passé, un autre moyen de faire passer des idées ?

Manuel Pratt : Oui, mais je ne pouvais plus assumer ce métier.

BDO : C’est un moyen plus direct et efficace pour éduquer les gens non ?

Manuel Pratt : Ou,i mais encore faut-il avoir des moyens ! J’étais éducateur en prison, et déjà à l’époque nous n’avions plus les moyens d’assumer cette profession. Je suis devenu comédien à 100% en 95, et c’est encore plus compliqué maintenant qu’a l’époque… ça fait maintenant presque 20 ans. Mais le théâtre est pour moi une véritable passion et une réelle envie de partage avec les gens… Et je le ferai tant que j’ai des contrats et jusqu’à ce que j’en aie marre… Mais enfin, je ne pense pas en avoir marre un jour, le jour ou j’en ai marre j’arrête tout de suite.

BDO : Vous donnez une vision assez négative des gens quand même ! N’avez-vous pas peur d’apparaître quelque fois intolérant ?

Manuel Pratt : Non ! Et d’ailleurs je me fous énormément de ma propre gueule quand même ! Beaucoup d’autodérision, je me moque de moi physiquement. Quand il y a autant d’autodérision, c’est trop gros. C’est comme le Professeur Choron dans les années 60, les années Hara-kiri, quand il montrait deux déportés et qu’il parlait des pyjamas qui faisait maigrir…  c’était tellement énorme…

BDO : Ou comme Desproges qui nous parlait du cancer…

Manuel Pratt : Oui, tout à fait ! Par contre je pense que l’intolérance vient vraiment de la censure, elle vient de gens comme certains directeurs de théâtre, qui disent « on ne peut pas programmer, ce n’est pas que nous n’aimions pas, mais c’est parce que notre public est un petit peu con ». Voilà, l’intolérance elle est là pour moi.

BDO : Vous êtes si sulfureux…

Manuel Pratt : Je n’en ai pas l’impression, mais c’est ce qu’on me dit. « Pratt, on adore ton travail, mais notre public ne comprendrait pas ! »… et moi, je ne pense pas que le public, français ou d’ailleurs, ne comprenne pas, ce ne sont pas des veaux ! Par contre, on les tire vers le bas avec des spectacles débiles.

BDO : Sans producteur ni attaché de presse, vous faites tout sur vos spectacles, de la billetterie à la promo. Est-ce la seule voie pour une liberté absolue ?

Manuel Pratt : Absolument ! J’ai juste ma meilleure amie qui me fait mon site internet, car ça je ne sais pas faire… et je ne suis pas infographiste, elle oui ! Par contre tenir la caisse avant le spectacle, à l’entrée, est pour moi primordial ! Je veux savoir qui vient dans le spectacle, je veux que les gens soient bien assis, le mieux possible en tout cas, et si jamais on est obligé de les refouler parce que le théâtre est plein, je veux personnellement m’excuser du fait qu’il ne passe pas une soirée en ma compagnie. Il me semble que c’est la moindre des politesses. Je ne conçois le Festival d’Avignon que comme ça, et c’est aussi pour cela que j’apprécie la Tâche d’Encre.

BDO : Vous êtes l’un des seuls à faire payer les spectateurs au chapeau, pourquoi cette démarche ?

Manuel Pratt : Pour une raison très simple : Etant gamin et issu d’une famille vraiment pas aisée, j’en avais marre de souffrir de ne pouvoir aller au cinéma et de ne pas pouvoir aller au théâtre… Et je me suis toujours dit, car à l’époque je voulais déjà faire du théâtre, que si jamais un jour je fais ce métier, je ne voudrais pas que quelqu’un passe devant mon affiche et se dise « j’aimerai bien le voir mais j’ai pas les moyens » et ça, c’est pour moi une idée insupportable.

BDO : Cette démarche doit vous coûter cher cependant.

Manuel Pratt : Enormément ! Le Festival me coûte 15 000 euros, ce n’est pas la location de la salle qui est le plus cher, mais tout ce qui va avec l’inscription au Public Off, la régie, les tracts, les affiches, etc…

BDO : Arrivez-vous à trouver des diffuseurs pendant le Festival ?

Manuel Pratt : Oui ! Et comme les autres, c’est pour ça que je fais le Festival. Mais sur le coup, c’est vrai que je perds de l’argent… mais je m’en fous, parce que j’ai du monde ! Les gens sont heureux.

BDO : Cette année vous présentez 4 spectacles pour ce festival mais avez un rapport privilégié avec la Tâche d’Encre. Pourquoi un tel rapport ? Pourquoi pas ailleurs ?

Manuel Pratt : Pour avoir joué beaucoup ailleurs, La Luna, aux Béliers, au Forum, ici et ailleurs, au théâtre des Vents, au Chien qui fume et au Petit Chien … mais la Tâche d’Encre c’est indéniablement la salle qui me ressemble le plus, ce sont des gens qui n’ont pas d’aide, qui ne fonctionnent qu’avec leurs propres thunes. Ce sont des gens qui survivent et qui me laissent une liberté maximale, totale.

BDO : Comment voyez-vous le Festival Off d’Avignon aujourd’hui, et cette gangrène du prêt-à-penser vulgaire dans certaines salles ?

Manuel Pratt : Le problème, c’est qu’on ne peut pas dire à une troupe de ne pas venir parce qu’elle a un spectacle qui s’appelle « ma voisine ne suce pas que de la glace ». Je pense simplement que le Festival Off d’Avignon n’est plus du tout le même. Mon premier festival Off c’était en 87, et ce n’était pas du tout pareil, pas la même vision. Le Off d’Avignon évolue d’une sale manière, il y a de plus en plus de « people » comme Courbet qui n’a rien à foutre ici. Avignon doit être un festival de découvertes, de combat, de création, provocateur, comme le Living Theater, comme Benedetto le proposait et pas comme Gelas l’a proposé ou même Vilar…

Et maintenant c’est devenu, comme ce métier, un endroit de fric et de boîtes de prod qui imposent des produits, qu’il s’agisse des produits « Ruquier », de Lhermitte à Timsit en passant par toute la bande de la télé. Ils n’ont rien à foutre sur Avignon. Ceci étant dit on ne peut pas aller contre ! Mais le gros problème c’est que maintenant cet état de fait va ternir le Off d’Avignon et il ne va plus rester que quelques petites salles exceptionnelles… la « Tâche d’Encre » en fait partie, peut-être « les Vents », « l’Etincelle », « la Manu »… Une petite dizaine de salles qui vont continuer à faire des programmations de qualité et prendre des risques. Mais je ne sais pas jusqu’à quand cela va durer… mais ce qui est sûr c’est que pour une jeune compagnie, qui a peu d’argent et qui vient avec un travail de qualité, c’est maintenant franchement très dur et c’est totalement injuste de se retrouver avec deux spectateurs sur Avignon, alors que les Chevaliers du fiel en font 300, c’est très triste.

BDO : Il semble parfois que le Festival d’Avignon, le « IN « comme certains disent, soit en fait bien plus ouvert au monde et à ses courants de pensée que le OFF, Qu’en pensez-vous ? Y a-t-il un espoir pour ce OFF ?

Manuel Pratt : Je crois que tant qu’il y aura des salles comme ici ou celles citées, il y a de l’espoir mais c’est vrai qu’il y a un retournement de situation. Je connais le travail d’Olivier Py, mais pas lui, humainement parlant. Il peut maintenant peut-être enlever le côté « bobo » dans lequel est tombé le IN…

Néanmoins je pense qu’il faudrait maintenant créer un nouveau Festival, et qu’il faudrait honnêtement reformer une équipe dans AF&C, sortir de cet embourgeoisement… Et puis il est temps qu’on connaisse exactement les comptes financiers d’AF&C. Entre tout le fric qui est récolté des compagnies, et les ventes des cartes ça paraît très complexe. Il est temps de casser tout ça, remettre tout à zéro. C’est exactement pareil que le statut des intermittents, remettre enfin tout à plat et qu’on affirme enfin que la culture doit être ouverte à tout le monde.

BDO : Somme toute, dans un gouvernement de gauche, le ministre de la Culture n’a pas fait grand-chose pour le moment ?

Manuel Pratt : Non ! Mais elle est toujours meilleure que « Donnedieu de Vabres »… Et malgré tout, je pense que c’est dommage car c’est quelqu’un qui s’est toujours soucié de la culture, dans l’Est notamment, et qui a beaucoup aidé de théâtres dans sa région. Mais pour l’instant on attend … On va voir ce qui va se passer en octobre, mais pour revenir à Avignon, si ça continue,  il n’y aura plus qu’une poignée de salles dans lesquelles il y aura de vraies créations, le « Off du Off ». D’ailleurs le Festival d’Avignon est tout à fait significatif de la télé française qui veut tirer un maximum les gens vers le bas, le petit cinéma indépendant français n’existe quasiment plus, idem pour la distribution, comme les disquaires ou les labels indépendants. Si tu n’as pas signé avec une major, ton CD, même très bon, tu ne le vendras pas. Ceci dit, moi j’ai toujours fait partie du « Off du Off ». Je ne sais pas si une refonte est maintenant possible, ça va plutôt s’orienter en « Off du Off ».
On va commencer à le voir dans les trois derniers jours de ce festival, il se termine le 31. Il y aura déjà pas mal de compagnies qui seront rentrées et de moins en moins de public… et là il y aura peut être un véritable échange durant lequel on va se retrouver entre familles. Qui des familles va gagner ? Je ne sais pas.

BDO : On parle de 30% de baisse de fréquentation cette année, l’as-tu ressentie ?

Manuel Pratt : Ce n’est pas pour frimer, mais je ne l’ai pas ressentie dans mes salles qui sont quasiment complètes. 4 spectacles et 2 créations avec vraiment du monde. Mais indéniablement on voit que c’est la crise ! Il y a moins de monde et comme on dit « primum vivare », la priorité c’est bouffer ! Et je comprends les gens quand on voit des prix d’entrée à 20 ou 22 euros. Quand on est un couple cela fait 45 euros… Si tu fais garder les gosses et que tu veux boire un coup, ça fait la soirée à 100 euros ! Ce n’est pas possible pour plein de gens et ça, c’est vraiment politique. On interdit, comme pour les études qui sont soumises au même problème, à une majorité de gens qui n’ont pas les moyens d’avoir accès à la culture ou aux études. On les exclut volontairement, on les contrôle pour mieux les censurer ensuite, on leur interdit ces accès au savoir et à la réflexion pour mieux les contrôler ensuite.

BDO : le « In » fait jouer des femmes de Monclar en même temps dans un spectacle ouvert et gratuit …

Manuel Pratt : Oui tout fait, et c’est complètement paradoxal. Mais c’est aussi pour ça que moi je continuerai le chapeau… mais c’est un travail qu’il faut faire aussi en dehors du Festival, d’aller dans les salles pas nécessairement subventionnées, proposer des tarifs de cachets moindres et arrêter aussi de proposer des niaiseries immondes comme spectacles pour enfants, il faut arrêter ces productions débiles et débilisantes ! D’abord ça les traumatise à vie d’aimer le théâtre… En plus le théâtre doit servir à éduquer, à faire d’eux de futurs spectateurs critiques et pas à les destiner à cet espèce de formatage. Ils commencent par leur montrer ça, puis après les « lascars gais », et puis après…

BDO : Un coup de cœur tout de même dans ce Festival ?

Manuel Pratt : Un très beau spectacle de danse qui s’appelle « Water soul » à 17h45, mélange de Trip-hop, un spectacle magnifique, j’en suis sorti en me disant « jamais je n’arriverai à faire ca ! », un très beau moment.

Propos recueillis par Pierre Salles

Manuel Pratt joue notamment « Le Ticket », à la Tâche d’Encre (cf notre article).

Advertisements
Comments
2 Responses to “UN ENTRETIEN AVEC MANUEL PRATT, EN BOUFFON RÂLEUR ET VRAIMENT « OFF »…”
  1. hors les murs dit :

    Echangez sur ce genre de sujet c’est toujours interessant et agréable

  2. sauton dit :

    D’accord avec l’analyse de Manuel… Ce festival off est mal cadré, sans ligne artistique… Et donc c’est le grand n’importe quoi qui l’emporte… Jusqu’à quand ???? Le nombre de spectateurs diminue, certains programmateurs sont dégoûtés d’Avignon… Et nous insistons, impuissants, à ce naufrage.
    A la longue il va se dessiner différents festivals, car certains ne voudront plus être associés à ces lieux où des humoristes viennent tester leur spectacle avant de les jouer sur Paris, proposant aux provinciaux des spectacles inaboutis, mais qu’importe, ils viennent pour voir de la vedette !!!
    Des lieux se regrouperont pour faire une programmation plus artistique, créeront leur propre programme (cette idée avait été lancé, mais n’a hélas pas été mené à son terme), parce qu’il ne faut pas avoir peur de se mettre au ban de ce programme off (un catalogue en remplace un autre)… Et puis, si tous ces lieux se regroupent, je pense au Chêne Noir, au Théâtre des Halles, au Théâtre des Carmes, au Théâtre du Balcon, A Golovine, A la Manufacture, A l’Escalier des Doms et bien d’autres encore, plus petits, mais défendant des projets artistiques, alors le festivalier, celui qui tend à disparaître, reviendra.
    Nous laisserons aux grosses boites parisiennes, le soin de faire leur propre festival, mais nous ne serons plus obligés de les côtoyer dans un même programme, parce que nous n’avons rien à voir… Et ce n’est pas être désobligeant que de dire cela. Simplement, il faut différencier ce qui est théâtre, création, de ce qui est one man show, ou café-théâtre.
    Yves