FESTIVAL D’AVIGNON / « COUP FATAL », d’Alain Platel

coup fatal

68e Festival d’Avignon / 10 juillet « Coup Fatal » de Serge Karudji, Fabrizio Cassol et Alain Platel, cour du Lycée Saint-Joseph.

Le spectacle est avant tout musical et se présente comme un concert théâtralisé. Il s’agit d’un étrange « opéra » festif, aux tonalités baroques et congolaises, chargé d’émotion, de joie et débordant d’énergie. Les instruments, aussi variés que des guitares, des synthétiseurs et autres instruments traditionnels africains, sont là pour dialoguer et semblent vraiment faits pour se rencontrer. La direction musicale de Fabrizio Cassol et Rodriguez Vangama est enjouée, charismatique et accrocheuse.

La chorégraphie, orchestrée par Alain Platel, est plutôt sobre, parfois enjouée et prend souvent un caractère théâtral pour souligner avec gravité ou humour le machisme, le goût des fanfaronnades, la violence et la passion qui paraissent être totalement revendiqués et assumés par ces congolais.

L’idée originale de cette création musicale est de Serge Kakudji, jeune contre-ténor congolais, attiré par une rencontre entre la musique traditionnelle africaine, la musique baroque et l’opéra qu’il interprète au plus haut niveau. Il y a là une véritable réappropriation, une réelle aptitude à capter et à remodeler par la culture africaine les beautés et l’expressivité de la musique européenne du XVIIIème siècle, une rencontre improbable mais féconde qui répond à la raison d’être de la musique au sens le plus large.

Serge Karudji est le fil conducteur et le point d’orgue de ce spectacle. Sa voix de contre-ténor, héritière des castrats dont la voix était qualifiée jadis de voix des anges, d’une rare pureté et d’une large tessiture, monte vers le ciel dans une atmosphère fraîche et nettoyée par la pluie ce soir-là. L’acoustique de la cour du lycée Saint-Joseph se révèle excellente et l’équilibre entre la voix et la partie instrumentale est parfait.

On retiendra longtemps cette interprétation très particulière de la célèbre aria « Che faro senza Euridice » de lopéra « Orphée et Eurydice » de Glück dans laquelle Serge Karudji est guidé sur scène comme un aveugle. Orphée chante son malheur, son désespoir, mais ne renonce pas. Il est prêt à
tout, à braver Cerbère, à franchir le Styx, pour retrouver sa raison de vivre, pour arracher Eurydice aux enfers. On ne peut s’empêcher de faire le parallèle avec ces peuples africains, jeunes, pleins de forces vives, qui savent apprivoiser et dominer le malheur et le désespoir pour toujours se redresser et survivre, qui savent retrouver la joie et l’espoir quand tout va mal.

Ce moment d’émotion semble venir en écho au magnifique spectacle « Ping Pang Qiu», présenté par Angelica Liddell au festival d’Avignon 2013, qui évoquait alors le désespoir du peuple chinois lors de la révolution culturelle en utilisant de manière récurrente la même aria de Glück et dans sa forme originale.

Puis, dans une ambiance rassérénée, on reconnaît soudain le doux balancement d’un prélude de Bach. Le mouvement s’amplifie, se développe, évolue
naturellement vers des tonalités de rumba congolaise, vers une liesse et un enthousiasme général. Cette mutation musicale progressive qui va crescendo parait couler de source, comme une évidence. Bach est toujours là, il est africain !

La fin du spectacle, festive et jubilatoire, s’est déroulée ce soir-là sous un ciel participant à la fête, grondant sa fureur et zébré par la foudre. Le public, conquis, a fait un triomphe au spectacle dans une « standing ovation » spontanée. Le ciel, bienveillant, a attendu le dernier applaudissement pour déverser des trombes d’eau. Malgré une débâcle dans les gradins, le public s’est éparpillé étonnamment joyeux et souriant, sans
doute touché par la grâce et la gaité de ces congolais.

Voilà une bonne leçon d’espoir, d’enthousiasme, d’énergie, de spontanéité et de créativité donnée au public avignonnais, parfois blasé et un peu morose en ce début de Festival.

Jean-Louis Blanc

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