« L’ACTEUR LOUP » : UN BEL HOMMAGE A BENEDETTO, CREATEUR LOUP ET INVENTEUR DE THEÂTRE

benedetto

LEBRUITDUOFF.COM / 22 juillet 2014
AVIGNON OFF 2014 : L’Acteur Loup : André Benedetto / Michel Bruzat / au Théâtre des Carmes du 5 au 27 juillet à 15h30.

Lorsque le Théâtre parle du théâtre – de l’acteur, mais aussi du metteur en scène, présent au premier rang. – en se regardant dans le miroir qu’il se tend à lui-même, on pourrait craindre un discours ésotérique à volonté auto-célébratrice susceptible d’intéresser les seuls initiés. Que nenni ! Cette dernière formule, dans sa désuétude voulue, exprimant à quel point il serait ringard de rester accroché à cet a priori. Ici, c’est l’au-delà du théâtre dont il est question, la vie devant soi qui s’ouvre et dont le théâtre n’est que le passeur.

Michel Bruzat, directeur du Théâtre de la Passerelle, s’est emparé d’un texte créé par André Benedetto en 1990 – à partir de fiches qu’il battait comme des cartes pour en saisir la dernière et improviser librement sur ce qu’acteur veut dire – pour en proposer une adaptation qui en livre toute la quintessence. Nous sommes embarqués dans ce récit de l’acteur loup où nous spectateurs avons toute notre place, nous qui nous devons d’être bons cet après-midi car sans nous, l’autre acteur, celui qui est là sur scène pour faire ce qu’il a à faire, c’est-à-dire à être là sur scène, tout simplement, ne pourrait se montrer et révéler l’espace. Au-delà de l’humour créé par ce raisonnement d’une logique implacable, vont se crier des « vérités » urgentes à entendre.

Mise à nu de « l’acteur jeté sur scène dans cet espace, qui doit montrer le destin comme un vertige doit se débarrasser de son collier de chien savant, et de sa peau de chien savant, et de ses crocs limés de chien savant, et de ses techniques de chien savant qu’il possède parfaitement pour ouvrir la porte , et laisser entrer le loup, le loup solitaire et magnifique, le loup désespéré. » (André Benedetto, Naissance de l’acteur loup.)
Le théâtre est le lieu de la liberté absolue, c’est à l’aune de cette exigence qui s’affranchit de toute tutelle liée aux pouvoirs institués (banques et médias) que l’on mesure son immense responsabilité. Aucun risque de se faire dévorer par les canines acérées du trublion sur scène ou encore de succomber aux câlins pervers de son sourire charmeur, si le spectateur est en situation de se déplacer dans toutes les dimensions ouvertes par l’espace révélé. Pas d’O.P.A. sur le sens, pas plus de la part de l’auteur, du metteur en scène ou encore de l’acteur, mais tous en quête de sens pluriels à découvrir comme on « invente un trésor ».

Sortir de la problématique de toute servitude en voulant faire dire « à tout prix » aux textes des vérités révélées, refuser les machineries de décors encombrants et onéreux qui écrasent l’être-là de l’acteur pour imposer à tous une vision préformatée, libérer au contraire l’imaginaire, libérer de sa servitude volontaire le contemporain prêt à sacrifier sa pensée sur l’autel du conformisme consumériste (y compris en matière de « culture », Cf. les aberrations proposées OFF-iciellement dans le catalogue du présent festival), dépassent de loin les simples préoccupations du théâtre mais débordent sur l’ensemble de l’espace public – à entendre comme espace politique – celui qui fait de nous des citoyens… Paroles vivifiantes, révolutionnaires, qui en écho ne sont pas sans rappeler une autre voix, celle d’un certain Guy Debord dénonçant la société du spectacle et l’asservissement qui lui est assigné.

Au travers, non de l’incarnation, mais de la voix qui se fait corps, et réciproquement, de l’acteur loup que devient sous nos yeux Yann Karaquillo, arpentant le plateau nu aussi (pas tout à fait, le sourire de Catherine Delaunay derrière son étrange machinerie musicale resplendissant comme un astre bienveillant), et hurlant à la mort comme le ferait un chef de meute errant sur une lande lunaire ou, l’instant d’après, devenant l’être fragile qui doute et frissonne, s’ouvre l’espace infini de toutes les interprétations dont le théâtre se doit de créer l’écho.

Aussi, avant de sortir de la salle du Théâtre André Benedetto plongée dans la pénombre pour affronter la lumière crue du soleil avignonnais, les paroles du fondateur du festival Off, scintillent-elles comme les lucioles de Pasolini, petites lumières des contre-pouvoirs, ô combien plus porteuses de vie que les néons des publicités clinquantes.

Yves Kafka

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