FESTIVAL D’AVIGNON : « MATTER », JULIE NIOCHE DANS SES PAPIERS

matter

Matter de Julie Nioche / Création 2008, Recréation 2014 / Vu le 21/07 au Théâtre Benoît-XII à Avignon / Jusqu’au 27 Juillet à 18h. / Durée : 55min

C’est pour une salle comble* que se joue la re-création de Julie Nioche. Créée en 2008 avec la participation de quatre autres femmes chorégraphes -chacune de nationalité différente-, Matter a aujourd’hui subi quelques modifications pratiques, techniques et des changements d’interprètes, mais reste sur le fond la même proposition riche et radicale.

Sur le sol est installé un plateau, une aire de jeu, un hendécagone (polygone à 11 côtés) qui ressemble à un bac à sable. En réalité il s’agira d’un bac à eau, comme on a pu en voir dans le Swam Club de Philippe Quesne. D’eau et de papier, c’est ainsi que sera le spectacle de Julie Nioche : fragile et renouvelable ad libitum. Les lumières de Gilles Gentner éclaireront cet objet de fantasmes et d’actions avec une froideur et une précision chirurgicale pendant la petite heure que dure la pièce.

Bien plus qu’un spectacle vivant, il s’agit ici d’une installation plastique dont les danseurs sont la partie immergée du dispositif. Tout l’intérêt repose dans le visuel : les lumières et la scénographie mais surtout les magnifiques costumes de Nino Chubinishvili, réalisés par Anna Rizza. Des robes. Blanches, aux coupes différentes mais très précises et surtout en papier. Comme dans les créations que Régine Chopinot a pu faire avec la costumière Chantal Rousseau dans les années 80, quand les costumes de papiers arrivent, on n’attend qu’une chose, c’est le moment où ils vont se déchirer.

L’intérêt de Matter réside dans le choix de la forme et de la matière du costume. Du papier de soie au papier 125g d’épaisseur, chaque danseuse détruit son costume-coquille, son costume-peau, son costume-combinaison à sa manière. Le costume se désagrège sous l’effet d’un filet de sueur/sang/eau pour devenir double peau que l’on quittera comme un serpent fait sa mue. Toutes ces tenues de papiers sont blanches. Comme le montre les études de Michel Pastoureau1, le blanc c’est la pureté mais aussi le vide, c’est la virginité mais c’est aussi l’enfermement hospitalier…

A chaque destruction de costume, une technicienne rapporte un patron et agrafe, scotche, colle une nouvelle peau aux danseuses. Et la chorégraphie est à nouveau recommencée, à coup de grands gestes ostensibles ou de faibles mouvements pour sortir du carcan dans lequel les robes sublimes et répressives enferment ces femmes. L’incursion de l’assistante, toute de noir vêtue, vient couper la diégèse et nous expulse malheureusement du spectacle pour nous ramener au concret du spectacle (le scotch des robes, le sol glissant, les tuyaux par lequel passe l’eau);

L’eau. L’eau qui sort par tous les pores du théâtre. Une eau noire et sale qui envahit le sol, une fine bruine ou une forte pluie qui tombe des cintres, une eau de sang qui glisse du coup d’une des danseuses. Cette eau à la fois purifiante et purgative est aussi une eau destructrice et porteuse de maladies, de toute façon, un élément plus fort que la création humaine. Que l’on touche à la féminité, au blanc ou à l’eau, les symboles sont suffisamment forts et suffisamment ambivalents pour fasciner le spectateur qui en prend plein l’imaginaire une heure durant.

Après une longue partie où chaque danseuse tient, immobile, dans l’eau (la lumière nous donne l’impression qu’elles sont coincées dans le marécage jusqu’à la taille), un fin crachin régénérateur vient détruire une dernière fois les costumes. Les femmes se retrouvent ensemble pour la première fois dans une danse de la pluie tribale et mythique. Une ode à la nudité, à l’ensemble, au pur.

Matter. La mère en latin, regarder ou dominer en argot, la matière et le sujet en anglais… Julie Nioche sait, à l’image de son titre, nous proposer un spectacle qui explose de signes et de sens. Selon le sens que l’on donne au titre, on peut tout à fait y voir une introspection de la féminité, un questionnement sur le regard du spectateur, une critique du statut d’infériorité de la femme, une concrétisation de la question de la matière, une puissante proposition du sujet psychanalytique. Quelque soit le choix du regardant, c’est lui qui fait le tableau, car la conceptrice nous laisse libre de poser le signifiant que l’on veut sur les signifiés qu’elle propose.

Bruno Paternot

Avec Loan Ha, Margot Dorléans, Julie Nioche, Filiz Sizanli / Conception et chorégraphie Julie Nioche / Scénographie Virginie Mira / Musique Alexandre Meyer / Lumière Gilles Gentner // Costumes Nino Chubinishvili et Anna Rizza / Collaboration artistique Bouchra Ouizguen et Mia Habib.

*La salle Benoît-XII, pourtant la plus grande jauge intra-muros permanente après l’Opéra-Théâtre, au-delà du Festival, sert à l’année pour de nombreuses structures et associations (Les Hivernales, ATP…) et donc, en juillet pour le plus prestigieux festival de théâtre du monde. Son état de vétusté -et surtout son « look », très années 70- gagneraient à être corrigés.

Article publié dans INFERNO MAGAZINE le 23 juillet

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Photos C. Raynaud de Lage – Festival d’Avignon / Jérôme Delatour

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