« SUR LA PAGE WIKIPEDIA DE MICHEL DRUCKER… », A LA MANUFACTURE

sur michel drucker

LEBRUITDUOFF.COM – 23 juillet 2015

« Sur la page Wikipédia de Michel Drucker il est écrit que ce dernier est né un douze septembre à Vire » – La Manufacture du 5 au 25 juillet à 22h.

Les tribulations d’un acteur décentralisé et déjanté

Quand on est petit-acteur-de-province perdu dans une contrée provinciale de la Basse-Normandie, où les villages alentour sont très provinciaux aussi, et que l’on aime le théâtre au point de parcourir sans relâche le bocage (ndlr : précision à l’usage des Parisiens : le Bocage n’est pas une boutique de maroquinerie et de chaussures à la mode, mais « une région rurale où les champs cultivés et les prés sont enclos par des levées de terre ou talus, portant des haies et taillis » Cf. Wikipédia) , que l’on arpente par tous les temps les salles des fêtes ou encore les cours des collèges sous la neige, n est prêt à crier à tue-tête « Mon Art pour ma Province ! »… à moins que ça ne soit l’inverse « Ma Province pour mon Art ! »… (ndlr : il s’agit là bien sûr de références « savantes » au « Mon Royaume pour un cheval ! », à l’usage des ruraux qui n’auraient pas vu encore dans leur salle communale le Richard III d’Ostermeier), mais peu lui chaut l’ordre d’énonciation à l’acteur de la décentralisation, l’Art et la Province étant indéfectiblement unis !

Cependant on a beau être convaincu que le théâtre a toute sa place en milieu rural, et agir en conséquence, si Anthony Poupard, soi-même en majesté et en prolo de la culture, pouvait gagner l’attention de Jean-Noël (Tiens, on avait cru entendre Jean-Michel… mais on avait dû tourner au mauvais rond-point…), le directeur, producteur programmateur du prestigieux Théâtre National de Paris-La-Capitale afin qu’il vienne dans cette ruralité reculée voir ce que ladite ruralité peut produire, ça serait déjà un pas de fait vers la reconnaissance.

Aussi, l’acteur n’hésitera-t-il pas, fébrile au possible, à interrompre sa magnifique interprétation en costume (c’est-à-dire nudité entièrement couverte d’argile de son corps debout) de Thésée, le héros méconnu détroussé de sa gloire par la nymphomane et incestueuse Phèdre, pour se saisir de son portable et répondre, à l’appel du Commandeur : « Il n’est pas question que la capitale se prive de ce que la ruralité kiffe ! ». Peine perdue et espoir ruiné, ce dernier, le jour venu, bénéficiant pourtant de deux invitations mais n’ayant pas « pris ses chaussures de randonnée », dira avoir raté la correspondance pour se rendre à Vire et loupera la représentation du siècle…

Pendant qu’il se démène le bougre pour convaincre un Kévin de collège, que « c’est super » son interprétation, mais qu’il faudrait ar-ti-cu-ler un peu pour essayer de séparer les syllabes et les mots les uns des autres, son grand-père, qui adore le canapé rouge de Michel Drucker, rêvant de la même gloire pour son petit-fils, est en train de mourir d’un cancer contracté lors de la démolition de bâtiments pour laisser place à la construction du fameux Studio Gabriel où officie désormais la star télévisuelle. Il aimerait bien, le Papou, qu’Anthony devienne notre Bébel national ou à défaut Catherine Deneuve. Aussi se lancera-t-il sur scène dans une imitation travestie d’Isabelle Huppert croisée avec Francis Huster.

Quant à Madame Sévranisté (« Té. Sévranisté ! Aigu l’accent. Pas grave… »), la Présidente de la Communauté de Communes de Condé-sur-Noireau, qui va accueillir l’artiste décentralisé dans la salle des fêtes (pas de douche, « des lingettes même si c’est pas écologique ») elle prévient qu’elle ne pourra assister qu’à une petite partie « du numéro » (sic), devant faire un discours à la réunion du Comité de Communes (il n’est pas question pour elle de risquer perdre des voix aux prochaines cantonales qui se profilent…). De même elle prévient que de nombreuses ouailles de son cher village pourraient elles aussi arriver en retard (ou partir plus tôt, c’est selon) ayant bien d’autres réalités concrètes à gérer.

Il sera pêle-mêle question aussi de Sénèque, de Thésée le vainqueur du minotaure et le père d’Hippolyte, beau-fils de Phèdre qui etc. (notre époque n’a rien inventé) – occasion de poser le problème éternel d’un père qui maudit injustement son fils ; « parce que Phèdre est mythomane, Hippolyte se coltine son père furax et doit aller mourir ») -, ou encore de la nudité comme passage pas simple du tout pour un acteur, mais en fait simple appareil au service d’une représentation engagée d’une situation dramaturgique, etc. etc.

Foisonnement de réflexions qui jaillissent de manière jubilatoire sur le plateau et qui tout en donnant à voir le théâtre en grandeur nature, nous le montre en train de se faire. Réflexions pleines d’humour mais ô combien pertinentes sur le théâtre décentralisé et l’énorme envie des troupes de province de servir la culture avec un grand C dans les salles des fêtes et les collèges ruraux. Sans aucune démagogie aucune, à un rythme qui ne faiblit jamais, Anthony Poupard (c’est son vrai nom), assisté de ses deux acolytes aux manettes sur le plateau, crée un théâtre dont l’ambition « n’est pas de plaire à tout prix mais de remuer à tout le mieux ».

Et force est de constater que le pari est vraiment réussi puisque nous sortons heureux et convaincus que les objets théâtraux ne sont pas des ovnis réservés à des élites initiées mais un bien commun à partager en toute convivialité. Dans la même veine, le pot offert à la sortie, accompagné en prime du badge de l’artiste décentralisé… maintenant mondialement connu ! Chaque festivalier pourra ainsi désormais épingler au revers de la veste qu’il ne porte pas (trop chaud !), la médaille de « J’ai vu Henri VI en entier » et celle, plus imposante encore, du portrait de l’artiste en gros plan.

Yves Kafka

Photo DR

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