AVIGNON 2016 : « MEDINA MERIKA », ORIENT DESORIENTE, OCCIDENT OXYDE…

medina
LEBRUITDUOFF.COM – 8 juillet 2016

Médina Mérika au théâtre Gilgamesh du 6 au 30 juillet à 10h45; relâche les 11, 18 et 25 juillet.

Médina Mérika : Orient désorienté, Occident oxydé, réunis dans un thriller flamboyant

La Médina, l’Amérique juxtaposées l’une à l’autre, se tournant le dos ou se faisant face c’est selon, mais aucunement « liées ». Asyndète du titre qui marque à elle seule le fossé fait d’attirance et de répulsion qui sépare ces deux mondes coupés l’un de l’autre par une ligne de partage symbolique générant des incompréhensions séculaires et les conflits qui vont avec.

Donner à voir et à entendre les lignes de fractures béantes à l’œuvre dans les Printemps arabes où le fantasme de liberté attribuée – à tort ou à raison – à la modernité occidentale vient heurter frontalement les traditions arabo-musulmanes corsetées dans une religion, « gardienne du temple », est déjà en soi une entreprise louable. Mais lorsque Abdelwaheb Selsaf – auteur, metteur en scène, comédien, mais aussi créateur avec Georges Baux (sur scène) du groupe de musique World/Electro Aligator – s’en empare, cela crée un cocktail explosif, libérant des éclats à résonances hautement humanistes.

Mêlant avec à-propos une musique mixée d’électronique et d’instruments traditionnels, des chansons à textes (il a obtenu naguère avec le groupe Dezoriental le « Coup de cœur de la chanson française » décerné par l’Académie Charles Cros), des vidéos rendant palpables les visages des villes du Moyen Orient ou projetant en gros plan les visages enregistrés des acteurs, et le théâtre en jeu direct, Abdelwaheb Selsaf offre dans la forme pluridisciplinaire proposée la diversité des richesses portées par les cultures différentes.

Quant au fil rouge de cette immersion en territoires occupés par les turbulences des révolutions arabes, il prend la forme d’un thriller haletant. Quatre personnages principaux, affublés d’une dénomination (Le Mort, Le Borgne, La Femme, Le Chien) qui fait d’eux les prototypes d’une histoire universelle, vont reconstituer « tambour battant » les éléments d’un puzzle conduisant à l’exposition sous forme fictive de problèmes ancrés dans la réalité géopolitique du monde tel qu’il va (ou ne va pas).

Faux polar mais vrai récit politiquement documenté où Ali, dit « Le Mort », nous parle du fonds du puits où « on » l’a projeté après lui avoir fracassé la tête. Son crime à lui pour mériter une telle fin ? Féru de cinéma américain, avant-gardiste brillant et intellectuel éclairé, il s’apprêtait à réaliser un film dont la liberté de ton constituait en soi une insulte à l’enseignement du Prophète. Sa (splendide) épouse, Lila, dit « La Femme », n’aura de cesse de faire éclore les raisons de la « disparition » incompréhensible de l’homme qu’elle aime.

Sur le fond d’une intrigue policière, doublée d’une intrigue amoureuse, entre chansons percutantes et musiques « world-electro au sang chaud », entre jeu théâtral convaincant et vidéo servant de décor actif, Médina Mérika propose une balade ludique et enflammée au cœur de la problématique de ces Printemps arabes dont les échos font partie désormais de notre quotidien planétaire. Un spectacle sans conteste de qualité qui pourrait gagner encore en étant peut-être un peu plus « resserré ».

Yves Kafka

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Comments
One Response to “AVIGNON 2016 : « MEDINA MERIKA », ORIENT DESORIENTE, OCCIDENT OXYDE…”
  1. Le floch dit :

    Oui excellent, à voir et à entendre. J’y suis allée suite à votre article. Ravie !