« MEMOIRES D’UN FOU » : WILLIAM MESGUICH PASSE DE L’AUTRE CÔTE DU MIROIR

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LEBRUITDUOFF – 24 juillet 2016

Mémoires d’un fou – avec William Mesguich – Théâtre du Girasole du 7 au 30 juillet à 12h05.

Risquer qu’il y ait là transfert entre l’acteur William Mesguich, totalement halluciné, et le jeune Gustave Flaubert en proie à une exaltation aux confins d’une hystérie adolescente, ne serait en rien exagéré… à la condition toutefois d’ajouter, selon les recommandations du Paradoxe sur le comédien de Denis Diderot, que pour jouer l’halluciné il ne faut point l’être tout à fait… Toute l’expérience de l’acteur incarnant les exaltations amoureuses de l’auteur de Mémoires d’un fou se loge dans cette indication ; seule la distanciation que William Mesguich introduit dans son travail – exigeant jusqu’à l’obsession – peut aboutir à une telle ressemblance avec l’original.

Quand il écrivit ses Mémoires d’un fou, il venait d’avoir 17 ans, le jeune Normand à la stature de l’un des personnages qu’il enfanterait plus tard – ce Charles Bovary, moqué par ses camarades de collège qui le dénommeraient « charbovari », charivari -, il avait subi lui-aussi au lycée les brimades de ses camarades mal dégrossis, et il ignorait encore ce que la littérature qui devrait beaucoup à sa vie personnelle retiendrait de lui. L’année d’avant, l’été 36, il avait rencontré sur la plage de Trouville une fascinante jeune-femme du nom d’Elisa Schlésinger, elle avait 26 ans, était solaire, et l’effet qu’elle lui produisit (« Ce fut comme une apparition. ») fut tel que toute sa vie d’homme, il en fut éperdument amoureux… Alors, tout naturellement, faute de pouvoir traduire dans la réalité la passion qui le portait vers elle, il confierait à l’écriture l’art de la coucher sur le papier sous les traits de Madame Arnoux de L’éducation sentimentale.

Mais pour l’instant, on est en 1838, le jeune-homme va conclure son premier roman (non publié du vivant de Flaubert) dont la matière sera puisée dans les événements ci-dessus, l’« auto-fiction romancée » des Mémoires d’un fou nourrissant ensuite l’œuvre maîtresse de la maturité. Au milieu de ces feuillets non édités du vivant de Flaubert – ce sont eux qui, éparpillés sur le plateau, constituent l’architecture de la scénographie, une sorte de conque géante de papier qui accueille les tourments du poète écrivain encore tout jeune homme -William Mesguich va retrouver pour les projeter vers les spectateurs les tourments et les exaltations de son aîné en littérature.

Ce monde, il ne le comprend pas, ou du moins il refuse sa matérialité et ses pesanteurs. Lui, ce qui le fait vibrer, c’est tout ce qui est de nature à nourrir ses rêves les plus élevés tant l’exaltation idéaliste qu’est la sienne ne peut s’accorder avec la trivialité du monde que la société lui impose. Dévoré par le désir d’amour et de poésie (« enivrez-vous sans cesse de vin, de poésie, de vertu à votre guise » Baudelaire), visage couvert de blanc de clown, les yeux exorbités, il brandit un doigt accusateur vers le public : Fou ou sot ? Est-il fou ou tout simplement sot celui qui ne se confondant pas avec la médiocrité s’étonne ensuite d’être exposé aux railleries ? Ainsi commence le récit de sa vie…

Contrastant avec les moqueries lourdes de ses pairs, la langue délicieuse des Houris résonne à ses oreilles. S’opposant aux brutalités vulgaires, c’est les excès de Rome qui le transportent, Néron et les chants d’esclaves dans l’arène, Rome avec ses divertissements brûlants. Soumis à des épisodes hallucinés, Gustave-William appelle à corps et à écrits sa mère, celle qui le délaissa au profit du brillant frère aîné, destiné à devenir chirurgien, comme son géniteur. L’ennui qui suintait des murs de l’Hôtel-Dieu de Rouen où son père exerçait, lui colle à la peau. Seul recours, la littérature comme échappatoire à la tristesse.

Heureusement, dans cette morosité où il se sent englué, des figures d’amour transcendent sa sombre existence. D’abord celle de Félicité, la servante dévouée d’Un cœur simple (alias Julie, sa nourrice aimante). Et puis celle de Maria (alias Elisa Schlésinger qui donnera Madame Arnoux), la voix incarnée du plus sublime et du plus beau des objets, l’amour « rêvé ». Avec elle, il partage les mêmes passions littéraires, les mêmes émois de papier. Et oui, parce qu’il faut bien qu’il s’y résolve le jeune Gustave : cette jeune femme exquise « appartient » à un autre… Mais le peut-il, tant sa jalousie est grande… Aussi quand il la « voit » dans les bras de son mari, sur la grève se promenant enlacés l’un à l’autre, des rires irrépressibles le submergent, des convulsions hystériques le déchirent. Seul le délivrera, le jour où elle partit de Trouville et où il ne la revit plus. Habité à jamais par cet amour platonique, il reviendra sur les traces du lieu où elle lui apparut.

Extases et brûlures de l’âme, accès de folie furieuse et moments de raffinement élégiaque, William Mesguich, mis « furieusement » en scène par Sterenn Guirriec, incarne à s’y tromper les affres et les exaltations romantiques du jeune Flaubert. L’un et l’autre ne semblent plus faire qu’un dans le même idéal de littérature partagée. Vidé, épuisé, l’acteur remporte cependant le combat contre son mentor : loin de se faire dévorer par lui, il lui a disputé la préséance. Quant à l’adaptation du texte initial par Charlotte Escamez, elle sert le jeu de l’acteur dont l’aura est telle que parfois il pourrait donner l’impression de prendre le pas sur son personnage.

Yves Kafka

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