« TIRESIAS » : UNE CERTAINE VISION DE l’A-VENIR

Tiresias-HP

LEBRUIDUOFF – 24 juillet 2016

Tirésias – Théâtre Gilgamesh du 7 au 30 juillet (relâche les 18 et 25).

Tirésias est las de prédire l’avenir à une bande d’ados paumés qui s’inquiètent de savoir s’ils obtiendront leur brevet des collèges avec mention ou encore si leur prochain anniversaire les dotera du dernier produit high-tech à la mode. C’est que cet éternel vieillard se trouve détenir un don peu ordinaire – un aveugle voyant ! quel bel oxymore… – depuis qu’une sombre scène de ménage entre Héra et Zeus ait amené l’une à le frapper de cécité, l’autre à lui donner le pouvoir d’anticiper le temps et, en prime, Zeus lui a offert rien moins que l’éternité ! Mais, il faut toujours se méfier – nom de Zeus ! – d’un ami qui vous veut du bien, l’éternité c’est long (« surtout vers la fin » rajouterait l’iconoclaste Woody). Tirésias en fait là, sous nos yeux captifs de mortels, la sempiternelle expérience…

Qu’il en ait plein le dos, l’honorable vieillard qui, par le passé, a été habitué à rendre des oracles à l’enjeu autrement plus olympien, on le comprend aisément, la répétition ça use un homme … Aussi lorsque son assistante – sa fille – le réveille du lit de camp où il est affalé pour lui passer un appel d’un certain Léo qui – sur les réseaux sociaux où le devin a été réduit à ouvrir une consultation pour ados en mal de vivre – le contacte pour l’informer qu’il veut se suicider, il trouve là matière à se creuser la cervelle pour lui concocter un échantillon de morts et destins mythologiques (extraits des Métamorphoses d’Ovide) à vous remettre un mort sur pied !
On l’a compris, on est face à un Tirésias qui sans rien déroger à sa vérité « historique » fait irruption de plain-pied – et la tête parfois dans un frigo d’où Héra furieuse éructe – dans notre vie, et même si on peut en être surpris, rien d’étonnant à cela : il n’appartient pas qu’au passé, puisqu’il a vocation d’être éternel, ainsi en a décidé le dieu des dieux…

Alors, dans le capharnaüm sans âge qui lui sert d’antre, entre une vieille radio grésillant et un ordi fatigué d’être branché sur des réseaux sociaux minables, il va puiser dans les rangées de boîtes étiquetées contenant tous les entretiens qu’il a soigneusement enregistrés sur bandes – un peu comme des archives sonores de la mémoire magnétique de l’Humanité – pour « projeter » quelques destins cosmogoniques « magnifiques ». Parmi le chant des oiseaux qu’il est – comme Sophocle « qui a parlé de lui » le dit – le seul à pouvoir entendre, ses yeux ayant désormais des oreilles, l’aveugle donne à voir des histoires divines.

Entre le destin du beau Narcisse amoureux de son image (ça donne à « réfléchir » sur les dégâts du narcissisme), celle de Phaéton fils d’Hélios le soleil (l’inconscient rival du père qui a failli mettre le feu à la maison), ou encore celle de la très séduisante Iphis (une lesbienne contrariée) et de bien d’autres encore, Léo, qui s’est invité entre temps sur le plateau, choisira chaussure à son pied en suivant une vestale bien en chair détentrice du feu sacré…

Et même si on s’y perd un peu, ballotté dans le maelstrom agité des divinités à la sexualité bouillonnante et omniprésente, l’essentiel est que le mythe – rêve éveillé des peuples et notre mémoire vive – ait délivré son essence enivrante pour nous transporter divinement dans son monde enchanteur. Cette façon ludique de porter à notre « co-naissance » la mythologie est non seulement euphorisante (on rit beaucoup, ces Dieux-là étant drôles, donc fréquentables, eux…) mais carrément « géniale » !!! Un moment olympien que l’on doit à Delaigue (pour le texte et la mise en scène) et à son complice Gordiani (pour la création sonore et musicale), tous deux prénommés Philippe, un prénom prédestiné dont l’étymologie nous renvoie encore à la Grèce, décidément on est pris dans ses rets…

Yves Kafka

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