AVIGNON OFF : UN « DURAS » HYPNOTIQUE A LA MAISON DE LA POESIE

LEBRUITDUOFF.COM – 26 juillet 2016

AVIGNON OFF : Maison de la Poésie d’ Avignon – « Duras » d’apès « Ecrire », « Lettre à Aurélia Steiner », « La maladie de la mort », avec Ghislaine Dumont, Hanane Belhouari et Gilles Blumenfeld – du 7 au 30 juillet à 11h50.

Lire Marguerite Duras est une chose. La « rencontrer » au travers d’une interprétation alliant lecture et théâtre n’est pas du même ordre. Si les comédiens n’ont pas saisi en eux, la mélodie de sa petite musique singulière où les mots ne prennent sens que pris dans une syntaxe aléatoire épousant le mouvement sensible de ses projections fulgurantes, s’ils ne ressentent pas intimement dans leur corps et leur âme les vibrations de cette prose à la fois fluide, accidentée, mystérieuse, comme le sont les eaux du Mékong, ils vont tout droit à la fausse note. Ghislaine Dumont, Hanane Belhouari et Gilles Blumenfeld non seulement ne tombent jamais dans cet écueil mais ils transcendent l’œuvre monde de l’auteur de « Lettre à Aurélia Steiner », « La maladie de la mort » et « Ecrire » (les trois textes retenus) en nous en délivrant une composition musicale et poétique à faire frissonner.

On ne lit pas Duras, on l’interprète. Tout comme un violoniste utilisant son archet pour interpréter une œuvre mille fois jouée avant lui, mais qui par le mouvement même de ce qui l’anime à l’intérieur de son être va faire entendre dans les déliés des sons émis les nuances secrètes dont il est le premier à ignorer ce qui les motive, les trois comédiens se saisissent de ces écrits de là où leur sensibilité parle en eux. La lumière tamisée souligne les ombres et lumières qui éclairent tour à tour les interprètes dans ce voyage immobile. Deux d’entre eux, l’un juché sur un tabouret en bordure de scène, l’autre assise à une petite table de jardin en fond de plateau et, au milieu de la diagonale ainsi formée, la troisième allongée sur un matelas, ses longs cheveux bruns défaits encadrant un visage dont on ne devine pas les traits mais qu’on imagine fins, semble s’abandonner lascivement au sommeil. Dans l’une de ses mains, elle tient le livre des Editions de minuit où se détache en bleu nuit le titre « La Maladie de la Mort ». S’est-elle assoupie-là après avoir fait l’amour avec son mystérieux visiteur ? On ne le sait, mais d’emblée la magie opère… L’univers fantasmé habité par les personnages sortis tout droit de l’imaginaire de l’écrivaine sont là, à portée de nos sens.

Ghislaine Dumont, à qui on doit cette mise en jeu d’une force évocatrice qui le dispute au raffinement sensible, fera entendre entre les récits de ces deux complices sur le plateau, ce qu’ « Ecrire » recoupe d’ascèse et de bonheur confondus, une expérience existentielle, une plongée en apnée dans la solitude. Et les mots comme des échos lointains, nous parviennent au-delà du temps où Marguerite Duras les as trouvés en elle… « Ecrire. C’est dans une maison qu’on est seul. Et pas au-dehors d’elle, mais au-dedans d’elle. On est si seul qu’on en est égaré quelquefois. C’est maintenant que je sais y être restée dix ans. Seule. Et pour écrire des livres qui m’ont fait savoir, à moi et aux autres, que j’étais l’écrivain que je suis. Comment est-ce que ça s’est passé ? Et comment peut-on le dire ? Ce que je peux dire c’est que la sorte de solitude de Neauphle-le-Château a été faite par moi. Pour moi. Et que c’est seulement dans cette maison que je suis seule. Pour écrire. Pour écrire pas comme je l’avais fait jusque-là. Mais écrire des livres encore inconnus de moi et jamais encore décidés par moi et jamais décidés par personne. »

Gilles Blumenfeld prête sa voix au timbre magnétique à l’histoire de cette petite fille dont les initiales A.S. sont cousues dans la robe. Du haut de la tour carrée en ciment noir où elle regarde à travers les vitres l’océan de forêts, elle se met à chanter un chant étranger dans lequel elle ne se reconnaît pas. Elle ne sait pas, ne se souvient pas avoir appris cette chanson. La dame à ses côtés a déposé un revolver. Elle attend. Ce qu’elle sait la petite fille, c’est que la dame tuera la police allemande quand elle passera la porte. Et elles deux ensuite. La dame dit que tous les enfants vont être tués. Et puis les yeux du chat qui brillent avec un éclat minéral. Les élytres de la mouche qui battent à vide, la mouche qui tombe comme un aérolite sur le buvard. Le chat qui l’avale, avec délicatesse. Dans le brouillard des mots distillés, on entend l’enfant dire des fois je veux mourir, sur fond du bruit des escadrilles. La police allemande. Steiner, c’est ce que la police criait. Puis plus rien. Jamais. Sous l’effet de ces voix venues d’un hors-champ qui amplifie leur écho, les frontières entre réalité et récit se brouillent.

Hanane Belhouari s’éveille alors pour donner corps à ce récit d’une sensualité à fleur de peau qu’est « La Maladie de la mort ». On ne sait sous la plume de Duras et dans le jeu fascinant de la comédienne au charme mystérieux, qui est cette femme (elle, peut-être qui l’incarne) et cet homme (nous ? si l’on en croit l’adresse à la deuxième personne) réunis ponctuellement dans la même chambre pour un étrange cérémonial. Vous pourriez l’avoir payée… Elle vous aurait dit Tous les jours, ce serait cher… Vous lui dites que vous voulez essayer pendant peut-être la vie. Chaque jour elle viendrait. Le premier jour elle se met nue dans le lit. Toute la nuit vous la regardez.

Quelquefois vous marchez dans la chambre. Quelquefois vous pleurez. Revenir vers vous-même, c’est ce qui vous fait pleurer. Vous posez votre tête sur son sexe. Nuit après nuit vous vous introduisez dans l’obscurité de son sexe. Elle serait toujours prête, consentante ou non. Vous ne sauriez jamais rien de cette maladie dont elle vous dit atteint. Vous retournez sur la terrasse, face à la mer noire. Vous pleurez sur vous-même. Sous vos caresses, les lèvres du sexe se gonflent. Dans une plainte, vous voyez la jouissance. Un jour elle a disparu avec la nuit. Vous avez connu ce qu’était l’amour en le perdant avant qu’il ne soit.

De ces interprétations au plus haut point sensibles où voix et corps s’unissent pour distiller en nous la petite musique enivrante de Marguerite Duras, nous ressortons avec le sentiment étrange d’avoir connu l’infini privilège d’être introduit dans les arcanes de son monde à elle. Cette expérience d’une immersion totale dans un univers dans lequel nos propres limites se délitent, nous faisant échapper aux frontières de notre moi-peau pour que l’on devienne un élément constitutif d’une unité qui nous transcende, c’est celle évoquée par Romain Rolland quand il parle du « sentiment océanique ». Cette sensation, troublante et exaltante, de faire partie intégrante de l’œuvre monde de Marguerite Duras.

Yves Kafka

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