AVIGNON OFF : « L’APPRENTI », RENCONTRE AUTOUR DE MAUX CROISES

LEBRUITDUOFF.COM – 28 juillet 2017

« L’Apprenti » de Daniel Keene, mise en scène de Laurent Crovella – Présence Pasteur – du 7 au 28 juillet à 10h40.

Daniel Keene a le don d’écrire de courtes pièces mettant à nu les relations humaines les plus « ordinaires ». En dépliant les replis secrets de la relation à l’autre, dans un style vif calqué sur le langage commun transcendé par une petite musique qui appartient à lui seul, le dramaturge nous immerge dans une dimension poétique du quotidien propre à ouvrir des espaces de compréhension des zones obscures tapies en chacun. Sur le plateau circulaire vide, peuplé sur sa circonférence par les spectateurs qui deviendront tout naturellement les habitués d’un bar, les spectateurs d’un cinéma, les passants, etc., deux personnages vont se tester dans un jeu réciproque et incessant d’approches et de rejets. Un affrontement non violent – du moins en apparence – mais où chacun est amené par l’autre à se découvrir. Ainsi durant une année entière scandée par l’affichage des mois qui défilent, ils vont éprouver la complexité abyssale des liens filiaux et parentaux.

Lui, l’homme à la quarantaine marquée, semble d’emblée si absorbé par sa grille de mots croisés que le monde autour de lui n’existe pas. Toute sa vie paraît tenir à cette grille à remplir. L’autre, le jeune-homme, s’adresse à lui pour lui proposer son aide, il est très fort en mots croisés dit-il. L’adulte vit cette proposition comme une intrusion dans la bulle qu’il s’est construite, mais, du fait de la belle insistance du jeune-homme, la relation s’engagera.

Deux solitudes en présence. Celle de l’adulte qui semble sans amis et qui parle au passé de son père, dont il se souvient de la prodigieuse mémoire – ça c’était avant – … alors que ce dernier est encore vivant, placé dans une maison où on s’occupe de lui. Il ne va jamais le voir, trop loin. Quant au jeune-homme, il a lui aussi un père. Un père qui porte une chemise rayée avec une cravate à pois, un père qu’il épie à son travail avec une paire de jumelles, instrument grossissant dont il s’aide pour le regarder triturer son stylo derrière la vitre de son bureau. A son fils, il n’arrête pas de dire : Julien, t’es un garçon bête. Alors le fils, sans lui en vouloir pour autant, il s’est mis en quête d’un autre père, un qui répondrait à ses attentes. Il a établi une liste de candidats potentiels et après pas mal d’observations, c’est Pascal qu’il a choisi.

Mais pour Pascal, rien n’est simple non plus. Cette proposition à devenir père, fût-ce un père de substitution, c’est porteur de drôles de questions… Ça demande tout un apprentissage, tout un retour sur soi. Alors ces deux-là vont se chercher, vont « se frotter » l’un à l’autre autour de situations variées – le marché, le cinéma, l’écoute d’un quatuor de musique classique, le tour de France, etc. – et avec beaucoup de pudeur retenue vont apprendre à découvrir l’autre et à se découvrir eux-mêmes dans leurs désirs respectifs de paternité et de filiation.

Si le titre pouvait laisser penser que l’apprenti, c’était le jeune-homme, on s’apercevra qu’il n’en est rien. Être père ne s’improvise aucunement. Cela exige un long apprentissage semé de réticences chevillées à sa carcasse fragilisée par cette perspective l’extrayant de sa zone de confort, heureusement que le fils est là, avec ses solides et impérieuses exigences, pour faire grandir le père.

La mise en jeu de Laurent Crovella se révèle en adéquation subtile avec les intentions de Daniel Keene. Il dirige les deux acteurs – très convaincants l’un et l’autre – afin qu’ils soient dans une tension constante, où, ne sombrant jamais dans le réalisme, ils expriment avec retenue, distance mais aussi forte implication (exercice de pur funambulisme), ce qui se joue d’essentiel en eux et entre eux dans ce chassé-croisé poursuite. Ainsi, dans le plein des mots (croisés) échangés, mais encore plus dans les creux des non-dits, dans les suspensions de leurs gestes, hors de toutes grilles préétablies, sur le fil improbable de leurs déséquilibres respectifs, va s’élaborer l’essentiel qui surgira, sans pouvoir non plus être articulé, lors de la chute.

Yves Kafka

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