AVIGNON OFF 2018 : UN « HAMLET » SUPERBEMENT INCARNE PAR GREGORI BAQUET

AVANT-PREMIERES AVIGNON OFF 2018. « Hamlet », de William Shakespeare, traduit et adapté par Xavier Lemaire et Camilla Barnes, mis en scène par Xavier Lemaire** – Au Théâtre des Halles, du 6 au 29 juillet 2018.

« …pour les bons juges, il n’y avait qu’un cri, c’était une excellente pièce…»*

L’un des derniers « grands » Hamlet était celui de Mesguich en 2013 qui depuis quarante ans se livre à une étreinte amoureuse chargée de la rage du désir avec « le spectre de toutes les pièces du monde ». « On n’en a jamais fini avec Hamlet », témoignait-il sans guerre lasse, hanté par la mise en matière, en scène ou en bouteille de cet esprit théâtral qui échappe, comme une part de ciel ou un cours d’eau. Hamlet, disait encore Mesguich, « c’est comme un fleuve gros de l’infinité des sens ».

Au-delà de l’universalité de cette lecture, c’est le choix d’avoir confié à son fils William le rôle du prince qui fait le pont avec la proposition de Lemaire : William avait 41 ans ; Grégori Baquet en a 47.

Lemaire n’a pas dirigé son comédien pour confisquer la jeunesse ou exploiter cette maturité surimposée au rôle. Le trait de Baquet est juvénile, et son jeu s’attache à brouiller jusqu’au repère de l’âge. La pièce, en souffre et fumigènes, s’articule sur ce trouble temporel et spatial shakespearien. Où sommes-nous, quand était-ce ? Qu’importe. Il y a le Ciel et l’Enfer, la tragédie d’être en étau entre ces deux nécessités, et l’irrépressible attraction du gouffre. Hamlet est au bord du précipice familier de la raison, et c’est la chute que Lemaire demande à Baquet : « Greg, je ne veux pas que tu joues le gars qui joue le fou, je ne veux même pas que tu joues le fou, il faut que tu sois, fou. ».

« Greg » a relevé le défi : il a débordé. Avec une étrangeté, il choisit d’être un mètre 89 dégingandé plutôt qu’altier (ce n’est qu’au moment des applaudissements qu’on s’aperçoit qu’il n’est pas chétif) ; il refuse l’écueil contemporain d’être un comédien d’humeur ou de genre, renouant avec l’exigence d’un théâtre d’avant-garde et populaire. Hamlet, le personnage qui sait, change d’épaisseur et de fréquence : de vibration, avec une précision, un investissement, une passion ! Baquet est extraordinaire. Et puis, parfois, d’une intuition, Ophélie perd l’équilibre, Gertrude s’appesantit : les personnages féminins seuls vacillent au contact du « chagrin efféminé » d’un Hamlet dans sa drôle de jeunesse éphébique. Tous les autres répondent à cette difformité tragique par l’incarnation franche du pantin, dans un tempo de théâtre mimétique et ancré.

Sous le signe de l’épure, le décor artisanal quasi carton-pâte et le rideau de fond à opacité changeante suivant celle du drame convient respectueusement notre troisième rôle de fauteuils à sa part d’âme projetée. Une toile de fond, sorte de craie pastel couleur de soir et de poussière, avec des gestes amples et violents de peinture, des formes de pics ou de piques ou de voiles dans les nuages ocres et rouges, fait un univers derrière la scène.

Autre tour de force de cet « Hamlet », très attendu pour un Shakespeare, c’est l’insertion crédible de la bouffonnerie. La salle a beaucoup ri, une salle de lycéens et de troisième âge, qui a retenu son souffle et l’a libéré à grands éclats au gré savant et précis de l’adaptation de Lemaire et Barnes. On se laisse d’ailleurs séduire par cette traduction contemporaine, car elle sait être lyrique, et ses provocations ne cassent ni le rythme ni l’intention générale (« Dis-lui de se magner » et le verbe « clamser », entre autres, sont d’une très surprenante justesse dans la composition générale.) Deux heures et demie au lieu des cinq heures du spectacle, c’est évidemment un travail d’effleurement et de démissions, avec quelques coupures téméraires. Mais la scénographie est d’une modernité qui ne fait pas outrage. C’est notamment aux costumes de Virginie H qu’on doit en permanence l’impression d’assister à des tableaux au sens esthétique et quasi pictural. À ce vêtement singulier qu’est le verbe réinventé de Shakespeare, coloré en arrière-plan, juste derrière son jeu caractéristique d’ombres et de lumières. Et à l’incroyable intelligence scénique des corps pensée par Lemaire, assistée par le maître d’armes François Rostain, mais surtout gracieusement et peut être intuitivement adoptée par cette très, très belle troupe. Il est indispensable de souligner la grâce préraphaélite de Pia Chavanis dans le rôle d’Ophélie, qui a trouvé comment jouer la pureté.

Marguerite Dornier

*« LE PREMIER HAMLET », scène IV, Traduction par François-Victor Hugo. Œuvres complètes de Shakespeare, 1865
** Xavier Lemaire, prix du Public Off 2014 et Molière du Théâtre Public 2015
*** Avec Christopher Charrier, Pia Chavanis, Julie Delaurenti, Olivier Denizet, Laurent Muzy, Didier Niverd, Manuel Olinger, Stéphane Ronchewski, Ludovic Thievon, Philipp Weissert et dans le rôle d’Hamlet Grégori Baquet, Molière de la révélation masculine 2014

Photos Hans Lucas

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