« FRANÇOISE PAR SAGAN » : BONJOUR TRISTESSE…

LEBRUITDUOFF.COM – 27 juillet 2018. 

AVIGNON OFF : « Françoise par Sagan » d’après « Je ne renie rien » de Françoise Sagan, adaptatation et interprétation Caroline Loeb, mise en scène Alex Lutz, La Luna du 6 au 29 juillet à 14h50.

S’il est une vie de femme libre s’étant affranchie de la morale, de toutes les morales jusques et y compris celle de sa classe d’appartenance – « ce qu’il y a d’encombrant dans la Morale, c’est que c’est toujours la Morale des Autres » dixit Léo Ferré – c’est celle de Françoise Sagan. Née dans un milieu aisé – fille de propriétaires terriens par sa mère et de riches industriels du Nord par son père -, la cuillère d’argent dans la bouche dont elle avait hérité lui avait donné l’aisance de ceux et celles à qui le luxe va comme une seconde peau. Le succès littéraire fulgurant de ses dix-huit ans, l’argent que cela lui rapporta, ajoutèrent à sa situation de départ un capital conséquent qu’elle s’ingéniait à dilapider sans compter. Ivre de vitesse au volant des voitures de luxe qu’elle aimait piloter dans Paris la nuit, rien ne semblait pouvoir lui résister tant son appétit de vie ne trouvait aucune limite. Les règles communes n’étaient pas pour elle, hommes et femmes en vue se retrouvèrent concomitamment dans son lit sans qu’elle se souciât du regard des autres. Quant à la cigarette, l’alcool, les drogues dures, elle en fit un usage débridé. Et lorsque vint le temps des ennuis – peines de prison prononcées pour malversations financières avérées et consommation et commerce illicite de drogues – elle courba un peu l’échine mais ne rompit aucunement.

Ces quelques traits, qui ne sont pas légende mais réalité avérée, esquissent le portrait d’une femme exceptionnelle, d’un électron libre incontrôlable prêt à tout pour ce qui la faisait vibrer. Une personnalité fascinante s’il en était. Indomptable, elle écrivait sa vie avec autant de fougue que ses romans sans se soucier d’une quelconque bien-pensance. Aussi lorsque Caroline Loeb adapte l’un de ses écrits – « Je ne renie rien » – pour en présenter une version « tout public » lénifiante et consensuelle, on se dit qu’il y a là quelque chose qui frôle le crime de lèse-majesté.

Se coulant dans la gestuelle si caractéristique de l’auteure de « Bonjour tristesse », petit chat écorché et silhouette frêle un peu recroquevillée, tête recouverte d’une perruque blonde à la mèche rebelle, l’actrice arbore dès son entrée sur le plateau la fameuse Kool au bout incandescent qui se détache de l’obscurité d’où elle surgit. Avec le ton mutin qui convient à cette époque de l’existence, elle raconte son enfance, les scènes heureuses où juchée sur le jouet à roulettes elle dévalait le couloir long de 22 mètres de la maison familiale, les soirées divines sur la terrasse les soirs d’été. Une enfance très heureuse, très gâtée mais solitaire. Et puis vint ce jour de 1944 dans le Dauphiné où au milieu des gentlemen blonds venus libérer le vieux monde, une femme rasée défilait. Jusque-là dans sa tête de petite fille, il y avait le bien (Américains, Anglais et Français) et le mal (Allemands) nettement séparés, et là, soudain, le bien devenait une notion ambiguë.

Le problème avec Caroline Loeb c’est que ce ton badin, elle va le garder (jusqu’au bout) pour évoquer non sans humour la scolarité chaotique et l’adolescence peu studieuse, la surprise très inattendue du succès de « Bonjour Tristesse » présentée comme un gag (« j’ai fait croire que j’écrivais un moment, à force de mentir je l’ai fait ») et les réactions de ses parents rapportées elles aussi avec grande légèreté. Quant au « charmant petit monstre » dont la taxe dans Le Figaro François Mauriac, il devient dans la bouche de l’actrice une marque d’affection, celle d’un grand père pour ce qui pourrait être sa petite fille, en se gardant bien d’évoquer la virulence dont l’écrivain catholique fit alors preuve à l’égard de cette débauche magnifiée, « Le diable n’est-il pas envoyé sur terre en voiture de sport ? », et ce n’était pas là pure métaphore.

Si l’actrice évoque la passion de Sagan pour la littérature – Gide, Proust, Sartre, Camus, Shakespeare, Rimbaud et bien d’autres – c’est pour l’inscrire dans une lignée de référents culturels labellisés qui lui construisent une statue indéboulonnable, elle ne mentionne pas l’aspect moins consensuel de son appartenance à La Nouvelle vague, valeur moins prisée par la bourgeoisie.

De même, elle semble avoir oublié l’engagement politique de celle qui signa en 1961 en pleine Guerre d’Algérie « Le Manifeste des 121 » pour soutenir le droit à l’insoumission des jeunes Français refusant de participer à cette guerre coloniale menée par leur pays, ou encore dix ans plus tard « Le Manifeste des 343 [salopes] » pour soutenir le droit à l’interruption volontaire de grossesse, ces deux causes étant manifestement tabou pour une grande partie de la droite française catholique et conservatrice.

Pas plus que ne seront évoqués ses démêlés avec le fisc dans l’affaire Elf où elle fut convaincue de fraude fiscale dans une sombre affaire de concession pétrolière où, moyennant finances, elle avait joué de l’amitié qu’elle entretenait avec François Mitterand pour tenter de l’influencer, ou encore seront passés sous silence ses démêlés judiciaires pour transport et usage de cocaïne et d’héroïne.

Mais plus encore que ces « omissions », c’est cette façon délibérée de vouloir – au travers du ton et de la gestuelle adoptés – édulcorer le côté sulfureux et corrosif de cette femme sans tabou qui peut paradoxalement choquer. En effet, en livrant une interprétation uniquement malicieuse du personnage – une femme enfant délicieuse – en voulant la « réhabiliter » aux yeux d’un public acceptant le frisson de l’encanaillement mais pas trop n’en faut, Catherine Loeb trahit l’impertinence de son modèle qui elle n’avait que faire de plaire au plus grand nombre.

Yves Kafka

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Comments
One Response to “« FRANÇOISE PAR SAGAN » : BONJOUR TRISTESSE…”
  1. Nathalie frei dit :

    Drôle de façon d’envisager un spectacle….Le choix de l’artiste est personnel et libre, si on veut tout connaitre de Sagan, on achète une biographie, si on veut s’intéresser particulièrement à des problèmes judiciaires, ou autres choix amoureux ou problèmes de drogues, on achète Paris Match, il s’agit d’un spectacle ici (et fort bon) pas d’une conférence sur Sagan !

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