« PORTRAIT DE PIERRE BOURDIEU », POUPEES RUSSES SOCIOLOGIQUES

LEBRUITDUOFF.COM – 28 juillet 2018

AVIGNON OFF : « Portrait de Pierre Bourdieu, c’est bien au moins de savoir ce qui nous détermine à contribuer à notre propre malheur », texte et mis en scène Guillermo Pisani, interprétation Caroline Arrouas, 11 Gilgamesh Belleville du 6 au 27 juillet à 16h45

Pierre Bourdieu était doué d’une intelligence aiguë mais il n’était pas toujours simple à lire tant sa pensée empruntait des détours où il fallait pouvoir le suivre sans le perdre. Le texte de Guillermo Pisani qui fut lui aussi sociologue et fan du maître, ainsi que sa mise en jeu en abyme, sont du même tonneau : denses et profonds mais avec le risque peut-être de faire s’égarer le spectateur désorienté par les deux niveaux qui s’entrecroisent et par la complexité – savoureuse – des formulations produites par une pensée en perpétuelle action.

Une jeune-femme, assez banale au demeurant dans les préoccupations qui sont les siennes (mais pas dans son statut) : le choix d’un cadeau à offrir avec son ami à un autre ami – elle est en couple ? -, des propos à enregistrer à destination d’un metteur en scène – elle est actrice ? – et une adresse directe à ses élèves – elle est prof ? On découvrira que la comédienne qui joue ce personnage est à la fois la professeure et l’actrice-chanteuse réunies dans la même entité.

Une professeure de seconde s’apprête à parler à ses élèves de la « seconde loi de la thermodynamique – de l’entropie – autrement dit de comment tout tend à se dissoudre irréversiblement dans un état de complète inanité ». Mais un physicien du nom de James Maxwell a montré lui que cette loi peut être désactivée, dit-elle. Par exemple à l’intérieur du système scolaire « au prix d’une grande dépense d’énergie, le système va continuer à opérer le tri : d’un côté les élèves qui ont hérité d’une certaine quantité de capital culturel, de l’autre côté ceux qui n’ont rien hérité du tout. Et ainsi la seconde loi de la thermodynamique est rendue obsolète et l’ordre préexistant est maintenu ! » Et la professeure de physique continue sa démonstration sociologique en s’appuyant toujours sur la loi physique de l’entropie mise au placard. « Le système scolaire tend ainsi à maintenir les différences sociales préexistantes. Il y a par exemple ceux qui feront des études supérieures et ceux qui n’en feront pas. L’école recycle donc les différences d’origine sociale en différences de nature, le privilège social est transformé en mérite individuel. Et alors ceux qui ont plus de capital sont légitimés à dominer les autres. »

« C’est assez simple, Hein ? » conclut-elle… Peut-être ! En effet si on s’accroche un peu sans rater une bifurcation du raisonnement, on souscrit volontiers à la pertinence du rapprochement entre la loi physique de l’entropie et le fonctionnement scolaire qui s’en affranchit pour mieux perpétuer la reproduction des dominants et des dominés, les uns ne se dissolvant pas dans les autres pour former une société égalitaire.

Au-delà du contenu de ce qui n’est que le tout début de la pièce, il est à remarquer que le cours de sociologie délivré au second plan sous prétexte d’illustrer le cours de physique, reproduit le processus réflexif introduit par Pierre Bourdieu lors de son discours d’admission au Collège de France où il s’était amusé à proposer une analyse sociologique du discours qu’il était en train de produire. Les antécédents bourdieusiens de Guillemo Pisani sont « mis en jeu » par le metteur en scène en personne. De même, interrompra-t-il la pièce pour descendre dans la salle et proposer un (faux) débat sur ce qui est en train de se passer sur le plateau en termes de reproductions sociales.

En effet, la professeure soucieuse de mettre à mal la loi de la reproduction sociale qui garantit à l’identique la reconduction des places d’origine – qui plus est, après avoir procédé au recyclage des différences sociales en mérites individuels dans un processus inique faisant penser au blanchiment d’argent sale – s’est laissée aller à trafiquer la note d’un élève (en la passant de 4 à 20) afin de briser la malédiction de la classe d’appartenance et, dans le zèle qui est le sien au service d’une cause juste, elle l’a invité à dîner et, accessoirement, à passer la nuit avec lui… D’où l’enquête du journaliste de Médiapart…

Si l’on ajoute à l’intrigue – déjà un peu complexe – que la professeure a un double, sa sœur jumelle, ayant réussi là où elle a échoué, on mesure les différents niveaux qui s’imbriquent dans des mises en abyme à faire parfois perdre pied. Ceci étant posé, il y a dans ce foisonnement d’idées matière passionnante à réflexion sur « ce qui nous détermine à contribuer à notre propre malheur ». De plus, et ce n’est pas là le moindre intérêt de cette performance bourdieusienne – car c’en est une ! – l’interprétation à couper le souffle, au propre comme au figuré, de la comédienne endossant toutes ces fonctions est un pur régal.

Ainsi ce portrait annoncé de Pierre Bourdieu apparaît-il de manière subliminale au travers de la mise en œuvre ludique de ses approches sociologiques.

Yves Kafka

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