« LES ANNEES », A LA RECHERCHE DU TEMPS RETROUVE

LEBRUITDUOFF.COM – 28 juillet 2018.

AVIGNON OFF : « Les Années » Annie Ernaux, adaptation et mise en scène Jeanne Champagne, Le Petit Louvre du 6 au 29 juillet à 10h50.

Le cerveau humain est constitué de kilomètres et kilomètres de méandres, plis et replis, circonvolutions complexes stockant la matière vive déposée là au gré des événements et des émotions vécus. Supposons maintenant que l’on déploie « les tuyaux » mémoriels en partant des souvenirs les plus anciens… C’est ce à quoi s’essaye Annie Ernaux en 2008 en recherchant dans les plis secrets de sa mémoire, les images, sensations et réflexions – de l’après-guerre qui l’a vue naître à notre époque -, attendant là qu’elle vienne les exhumer de leur ensommeillement

La vie comme un roman… Avatars d’Annie Ernaux, les deux créatures à qui Jeanne Champagne a donné jeu sur le plateau semblent tout droit sortis des interlignes des « Années » pour en commenter la matière qui s’y love. Sensibles et truculents, lui comme elle se font les échos vivants d’un temps qui eut lieu, temps non à sacraliser mais à « entendre » pour pouvoir en inventer un qui lui succède sans le reproduire pour autant.

Un projecteur diapo, un magnétoscope, deux écrans, des boîtes où s’empilent pêle-mêle photos, cahiers et livres, un tableau noir sur trépied, font office de lanternes magiques éclairant le retour sur images. .. Projeté sur écran, le portrait d’un angelot assis nu, rouleau au-dessus de la tête, dans l’attitude étudiée des photos d’après-guerre. Puis, exhumée du carton, une première photo sépia datant de 1943. On y voit une fillette de trois ans, barrettes pour retenir les cheveux, qui pose appliquée devant l’œil du photographe. Deux autres clichés avec deux autres petites filles prenant la pose, un an après, ceintes dans leur robe à manche ballon. Sur tous ces clichés on l’aura compris, c’est la même enfant, Annie Ernaux petite. Les souvenirs affluent … Les jours de fête, jours de lenteur de repas dominicaux qui s’étirent jusqu’à l’ennui avec en fond la voix des convives. Images sonores du grondement des V2, de l’arrivée des Allemands, de la femme tondue exhibée, de la paysanne qui lâche un magnifique pet au passage de l’occupant assorti d’un commentaire bien senti – « si on peut rien leur dire, au moins qu’on leur fasse sentir… ». D’autres souvenirs écrans viennent s’inviter, y compris ceux en creux de l’absence dans les conversations familiales de toute allusion au sort réservé aux enfants juifs ou aux camps d’extermination dont le monde « découvrait » alors l’existence. Et puis sans transition – le rythme échevelé l’impose – le tube de la libération « Ah ! Le petit vin blanc / Qu’on boit sous les tonnelles / Quand les filles sont belles / Du côté de Nogent », entonné en chœur par les deux conteurs en goguette et valsé avec entrain.

Dans sa robe d’écolière et socquettes blanches, elle sort ardoise et porte mine d’une sacoche aujourd’hui devenue vintage. Au défilé des jeunes filles en blanc projeté par une cassette vidéo, succèdent les images du front populaire de 36 alors que lui, poing levé, grand sourire accroché aux lèvres, rayonne. Elle énonce ce temps où la langue louait les filles rangées, où mourir dans son lit était le graal – « ne pas réclamer la lune, être heureux de ce que l’on a » – c’était le temps où l’on recouvrait les livres de papier bleu à chaque rentrée scolaire, où elle faisait zéro faute aux dictées de Maurice Genevoix – et, face au tableau noir, avec malice elle en prononce distinctement le x final – avant de rentrer dans le café épicerie où l’on parlait encore le patois dont avec facétie il délivre un échantillon.

La projection en noir et blanc des images du Tour de France à Royan pendant qu’elle fait avancer sur la carte Michelin étalée au sol les petits coureurs de plomb à l’effigie de ses champions – ah Robic ! -, les images de Jean Mineur crevant l’écran du cinéma mais aussi l’hécatombe des jeunes enfants emportés par des affections soudaines, des diarrhées, la diphtérie, coqueluche et varicelle, et où échapper à la tuberculose – plus de 50000 morts par an – était un sport national.

Dans ce monde où rien ne se jetait, où tout devait servir – elle brandit les feuilles de journal, soigneusement découpées et accrochées à un bâton, destinées à rejoindre les cabinets – les filles corsetées dans une éducation qui ne leur laissait que peu de fantaisie rêvaient de seins qui poussent en lisant en cachette Confidences et Nous Deux. Lui entonne les réclames de Radio Luxembourg qui apportaient le bonheur – « Bien l’bonjour, M’sieur Lévitan, vous avez des meubles, Bien l’bonjour, M’sieur Lévitan vous avez des meubles…qui durent longtemps » -, le soutien-gorge Lou « Pour ma ligne j’ai mon Lou », le parfum Bourjois « avec un J comme Joie » ou les shampooings Dop – « Dop, Dop, Dop…Tout le monde Adopte Dop… » – qui donne lieu à un numéro hilarant de cabaret rock où elle se saisit des deux poignées de sa corde à sauter pour l’accompagner « au micro ».

En voile de première communiante, elle se souvient de la messe dominicale – le jour où elle avait droit à du linge propre -,du temps où n’être pas marié à l’église était ne pas être marié du tout, la loi de l’église l’emportant sut toutes les autres. Quant à l’école, elle était le lieu de transmission d’un ordre immuable. Blouse grise et baguette à la main, il distribue aux heureuses lauréates des prix, des livres enrubannés à la gloire des colonisateurs. Elle, Jeannette sautillante, sac au dos, sacralise l’union de la nature, de l’ordre et de la morale dans un duo chanté où petits drapeaux bleu blanc rouge agités en rythme, ils entonnent un youkaïdi youkaïda de légende.

Mais c’était le temps aussi où des mots étaient tabou, fille-mère, traite des blanches, capote, pédéraste… volupté. Le sexe était le grand soupçon de la société – les sous-vêtements noirs, le rouge à lèvres, les muscles de Cerdan, le geste de se toucher les cheveux en classe -, les années de masturbation étaient interminables. Tout se mêle. La Toussaint 54 avec les morts en Algérie marquant le début de la guerre d’indépendance. Une autre violence, celle de la scène entre ses parents où le père dans la cave a voulu supprimer la mère avec une faucille. Puis le Manifeste des 121 soutenu par Sartre – « Déclaration sur le droit à l’insoumission dans la guerre d’Algérie » -, vidéo d’archives, se superpose avec la photo de B.B. superbe, se déhanchant, avec ce commentaire en live « le corps poisseux de l’adolescente rencontrait l’existentialisme ». En cachette elle lisait « Bonjour Tristesse », rêvait en écoutant The Platters « Only You » – dont la pochette du 33 tours trône en bord de scène -, l’époque du rock and roll, la liberté en tube.

Vient le temps de la jeune-fille en jupe droite serrée soulignant la ligne des cuisses, l’inconnu rencontré comme dans la chanson de Mouloudji, les dissertations sur « Polyeucte » – auquel elle préfère les frissons immoraux procurés par Sagan -, les deux bacs synonymes d’une future réussite sociale, les camps de vacances dans l’ivresse de la mixité découverte… et le souvenir d’un dépucelage raté sans romantisme. La honte menaçait les filles. La honte du « trop » – trop long, trop court -, tout les concernant était l’objet de surveillance de la société. La vie sexuelle était hantée par l’accident – et lui, superbe avec son nœud papillon et sa jaquette à carreaux, de diriger sa baguette sur la courbe de la méthode Ogino projetée sur grand écran -, l’Allemagne où l’on vendait librement la pilule était enviée, restait pour les Françaises aisées la Suisse pour avorter et pour les autres l’arrière cuisine des faiseuses d’anges. La société était en retard sur les désirs.

Le transistor qu’elle exhibe à l’oreille, transportait où que l’on soit la musique des Beatles et la télévision – outre les images de la guerre du Vietnam – les J-O d’hiver de Jean-Claude Killy. L’énergie des corps crevait l’écran. Bourdieu, Foucault, Barthes, Deleuze, Reich, Lacan, tout allait dans le sens de l’intelligence. Libération était le mot essentiel et 1968 la première année du monde. Sur l’écran, les images projetées des événements du joli mois de Mai booste l’énergie des deux conteurs. Vient « la liste des 343 salopes » publiée en 1971 par Le Nouvel Observateur avec les images filmées superbes de Gisèle Halimi à la sortie du Procès pour avortement de Bobigny où elle venait d’obtenir la relaxe de sa cliente. Autant d’événements qui sont pour elle comme le renouement avec les forces libres de la Résistance. Et, pour ponctuer provisoirement ce combat des femmes, la loi Veil de 1975 proclamant le droit à l’interruption volontaire de grossesse. « Debout les femmes », entonné jubilatoirement par les deux avatars d’Annie Ernaux, résonne contagieusement.

De cette plongée in vivo dans « Les années », le spectateur ressort euphorique. Le passé recomposé sous ses yeux par le truchement de comédiens savoureux, mis en jeu dans une scénographie dynamique et créative, est une vraie fête des sens.

Yves Kafka

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