« LE MEMENTO DE JEAN VILAR » : DANS LES CAVES DU PALAIS DES PAPES

LEBRUITDUOFF.COM – 28 juillet 2018.

AVIGNON OFF : « Le Mémento de Jean Vilar », adapté et réalisé par Jean-Claude Idée, interprétation Emmanuel Dechartre, Le Petit Chien du 6 au 29 juillet à 14h10.

Jean Vilar, figure tutélaire du Festival d’Avignon auquel son nom est indissociablement lié depuis la création à l’initiative du poète René Char en septembre 1947 d’« Une semaine d’art en Avignon », prémices du Festival actuel, fut aussi le directeur contesté du TNP (Théâtre National Populaire) de 1951 à 1963. Cette aventure – car cela en fut une, avec ses prodigieuses découvertes mais aussi ses écueils nombreux contre lesquels il dut arcbouter son désir d’un théâtre ouvert à tous – ajoutée à celle du Festival dont il dirigea les destinées de 1947 jusqu’à sa mort en 1971, a contribué grandement à créer sa légende, faisant de lui le pape laïc du Théâtre Populaire.

Entre le 29 novembre 1952 et le 1er septembre 1955, Jean Vilar nota scrupuleusement dans un cahier d’écolier à la couverture noire tout ce qui lui venait à l’esprit concernant la vie du TNP dont il avait reçu la charge. Cela pouvait être des remarques factuelles mais aussi des réflexions ou des sentiments. Entre carnet de bord et confidences personnelles, ce « Mémento », comme il le nommait, constitue une mine de renseignements sur l’homme et ses rapports au pouvoir de tutelle, mais aussi peut faire figure de vade-mecum à l’usage des jeunes générations avides de découvrir les origines du théâtre décentralisé. L’heure est venue qu’il livre ses secrets.

Ce sont des voix qui nous parviennent d’abord dans le noir profond. « Visiblement » deux hommes sont en train de parcourir les caves où est méticuleusement rangé et classé tout ce qui tient à la mémoire vive des locataires du Palais de Chaillot, devenu TNP sous l’ère Jean Vilar. Il y a là plus de 1500 costumes ayant été portés par les plus grands, de Maria Casarès à Michel Bouquet en passant par Gérard Philipe et Jeanne Moreau. Mais aussi quantité d’affiches, documents divers, notes rédigées qui attendent de sortir de leur sommeil.

Assis le plus souvent derrière un petit pupitre dont il ne s’extrait que pour rendre visite aux costumes des fabuleux personnages suspendus à des portants, Emmanuel Dechartre – qui se rêve Jean Vilar tant il semble entretenir avec l’homme des correspondances électives – délivre le contenu de ce « Mémento » alors que derrière lui, de monumentales pages du cahier sont projetées après avoir été scannées. Défilent les noms des créations mythiques, Le Cid, L’Avare, Mère Courage, Lorenzaccio, Richard II, Cinna, Le Prince de Hombourg, La Mort de Danton, Dom Juan, Macbeth, Ruy Blas, impressionnante liste qui embrasse les plus grands dramaturges, Corneille, Molière, Brecht, Musset, Shakespeare, Kleist, Büchner, Hugo et les monstres sacrés du Théâtre pour les interpréter.

Partagé entre l’exercice de son art – la mise en scène mais aussi l’interprétation, Jean Vilar incarna les plus grands rôles, fut Macbeth aux côtés de Maria Casarès qui jouait Lady Macbeth, Don Fernand, Harpagon, Le Cardinal Cibo, Richard II, Auguste, Frédéric Guillaume, Robespierre, Don Juan. Ses tournées à l’étranger (Belgique, RDA, Tchécoslovaquie, Pologne, Grèce au pied de l’Acropole dans le Théâtre de Dionysos) furent d’immenses succès.

Mais ce qui compliqua sa tache de Directeur du TNP pour la rendre des plus inconfortables fut la relation compliquée avec le Ministère de tutelle qui lui fit des procès sans fondement sur la gestion des deniers publics, lui réduisit les subventions et/ou menaça de le faire, fit courir le bruit qu’un remplaçant lui avait été trouvé. Par ailleurs des rumeurs couraient sur son allégeance au communisme dans le but de l’affaiblir. Sachant que de plus en tant que Directeur, il ne pouvait toucher aucun cachet pour son travail de metteur en scène ou d’acteur, et que, s’il était responsable sur ses deniers d’éventuels déficits dus à sa gestion, il ne touchait en contrepartie aucune gratification, sa situation tendait vers l’impossible.

Jean Vilar, épuisé, donna sa démission en 1963 après douze ans de combat âpre mais aussi de réussites spectaculaires tant artistiques (Cf. l’énorme succès de Ruy Blas ) qu’en terme de fréquentation du TNP qui explosa littéralement. Le manifeste pour un théâtre populaire qu’il appelait de tous ses vœux avait trouvé en lui un héraut de premier plan.

Ce parcours hors du commun, l’acteur quoique souvent statique, l’évoque sous forme d’une semi-conférence où les modulations de la voix au fur et à mesure que l’on avance avec lui laissent poindre une émotion palpable. Ainsi lorsque, retirant ses lunettes, il s’adresse à la salle : il n’est plus alors Jean Vilar mais l’homme qui lui doit sa passion pour le théâtre. Et lorsqu’il raconte ce matin du 28 mai 1971 où on le retrouva chez lui terrassé par une crise cardiaque, on sent le trouble le gagner. Une « pièce » supplémentaire à ajouter à la construction d’un mythe dont le Théâtre est si avide.

Yves Kafka

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