« TCHAÏKA », DIALOGUE SUR L’ART D’ÊTRE ACTEUR

tchaika

lebruitduoff.com – 22 juillet 2021

AVIGNON OFF 2021. « Tchaïka » – Compagnie Belova-Iaccobelli – Mise en scène : Natacha Belova et Tita Iacobelli – Théâtre des Doms, 21h

Vous êtes venus voir qui, vous ? Arkadina ou Tchaïka ? Une actrice imbue d’elle-même, amoureuse et frustrée, née de la plume de Tchekhov ou Tchaïka ? La jeune fille placée un peu dans l’ombre derrière la marionnette lui chuchote à l’oreille : « C’est toi qu’ils sont venus voir Tchaïka » juste avant d’ajouter pour la énième fois, sans une once d’autorité dans la voix, avec douceur et empathie : « Joue » Nous sommes donc venus voir Tchaïka, une marionnette rousse, au visage joliment dessiné derrière ses rides, pourtant si elle parle trop avec son coeur et sa voix de vieille Tchaïka, sans le texte de la Mouette qu’elle doit connaître par cœur, la jeune fille lui rappelle qu’elle doit être Arkadina.

Puisque nous assistons à une histoire d’actrice qui joue le rôle d’une actrice, le quatrième mur n’arrête pas de tomber, aïe mes pieds. Dès que Tchaïka ne joue plus, la jeune fille entre en jeu pour dénoncer l’absence de jeu, quand elle ne rappelle pas sans cesse notre présence muette. Et puis Tchaïka se plaint du décor minimaliste, de ses lèvres qui ne remuent pas, de son bras gauche qui ne remue pas non plus, et arrache sa perruque rousse pour dévoiler le trou dans son crâne. Beaucoup de remarques à la métathéâtralité assumée sont très attendues, pourtant leur manque de subtilité n’agace pas le spectateur à qui on a rabâché tant de fois ce genre d’effets. Il faut bien quelques archétypes parfaits de ce dont le spectacle de marionnette peut parler. Ou alors, quelque chose nous dépayse dans tout cet univers diététique familier ; l’accent belge peut-être, ou l’innocence naïve de sa voix de jeune fille.

Des voix, la demoiselle au plateau en a plein les poches. C’est profond et tremblé avec Tchaïka, pur et clair avec Nina, il y a une pointe d’arrogance chez Arkadina, quelque chose de criard, d’insupportable et de très drôle dans les plaintes de Konstantin, une froideur, une distance chez l’écrivain Trigorine… Si toutes ces voix se distinguent les unes des autres, elles sont liées à un corps précis avec lequel peut dialoguer la marionnette : Nina est un bout délicat de tissu rose, Konstantin une peluche, et Trigorine tantôt livre, tantôt fauteuil. Cela donne lieu à quelques scènes exquises et jubilatoires, celle-ci par exemple, dans laquelle Tchaïka-Arkadia, épaulée, conseillée par la jeune fille, tente plus ou moins désespérément de séduire le gros fauteuil rouge, en une alternance passionnée de gifles et de baisers. La vieille dame incarne à sa manière de vieille dame les impératifs de la jeune fille, et c’est drôle, et c’est beau.

Si la jeune fille se montre très maternelle et protectrice à l’égard de la diva, ce rapport didactique s’inverse peu à peu ; même si Tchaïka est déçue de ne plus pouvoir incarner la jeune Nina, elle fait preuve d’abnégation en invitant la demoiselle qui lui tient le visage à montrer son minois au miroir qu’est le public pour qu’elle profère le texte écrit par ce Konstantin dont Arkadina se moquait. C’est un dialogue métathéâtral sur l’art d’être acteur et la légitimité de prendre la lumière qui s’élabore entre les deux femmes artistes, mais un dialogue dont elles sont toutes deux dépendantes : Tchaïka pour parler, la jeune fille pour avoir une légitimité à parler. La marionnette est la raison pour laquelle la comédienne monte sur scène, le trou de texte fait encore partie du texte, elle est deux, voilà pourquoi elle salue en sa compagnie à la fin, la tenant à la fois dans ses bras tout en étant accrochée comme une petite fille à son dos, à son dos dans son ventre.

Célia Jaillet

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