UN ENTRETIEN AVEC ALAIN TIMAR

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AVIGNON 2022 : UN ENTRETIEN avec ALAIN TIMAR.

Nous avions posé trois mêmes questions à un choix de six directeurs de lieux du Off. Alain Timar a préféré y répondre à sa façon, une réflexion sur ses choix et positions en tant qu’artiste, metteur en scène et directeur du Théâtre des Halles.

« Quel est cet endroit à la fois lumineux et obscur du théâtre ? »

« Mais si l’artiste doit repenser et se questionner en permanence, le public, le spectateur lui aussi doit s’interroger car il a participé à la multiplication des propositions et à leur érosion. Il faut arrêter de verser dans la facilité, arrêter de favoriser le formatage des spectacles dans la durée, arrêter de penser qu’on peut découvrir et apprécier un spectacle sur Internet en éprouvant les mêmes sensations que dans une salle de spectacle.

L’éducation du spectateur me paraît primordiale. Une reprise en mains par le public de ses propres choix ne peut avoir lieu que si le spectateur bénéficie d’une éducation artistique. La multiplication de l’offre permet bien entendu au public d’opérer ses propres choix, voire même de se forger une opinion, mais sans éducation artistique, celle qui permet d’aiguiser l’œil, sensibiliser l’oreille, provoquer, émouvoir, instruire l’esprit et le corps, rien n’est possible. Je ne peux que souhaiter un spectateur qui ne soit pas simple consommateur, un spectateur conséquent et libre de ses choix, un spectateur sensible, conscient et confiant, fruit d’une éducation depuis la tendre enfance et qui a pu ainsi construire sa personnalité.

C’est là que la rencontre entre l’artiste, le spectateur et l’œuvre doit avoir lieu. Nous devons concentrer nos efforts sur cette éducation. Il en va du renouvellement du public. Sans cela, les spectateurs persuadés de pouvoir choisir leurs expériences culturelles ne seront au final qu’attirés par les outils à très fort pouvoir de visibilité, capables de canaliser et capter leur attention. Le numérique et ses outils constituent une formidable ressource certes mais restent en même temps les instruments de réseaux économiques. Tout le monde n’est pas artiste : certains moyens actuels le font croire, mais au final ces ressources de diffusion et de démocratisation réduisent l’originalité des propositions. N’oublions pas que le fabuleux outil Internet est construit autour d’algorithmes mathématiques et que le nombre de visites, de like comme on dit, n’est pas une référence de qualité, tout comme ne l’est pas la labellisation d’une structure. Rien ne garantit la qualité, l’émerveillement, l’émotion. Seule l’expérience individuelle permet de se construire, de grandir et de s’évader.

L’argent permet d’envahir les écrans. Les propositions artistiques qui bénéficient de soutiens financiers importants peuvent impacter l’inconscient collectif. Mais que fait-on des autres, de ceux qui n’ont pas la surface financière ? Le talent ne se décrète pas, ni ne se comptabilise. En plus de la multiplication des propositions artistiques, nous vivons la multiplication des outils de diffusion, sachant que le public, lui, ne se renouvelle pas forcément et ne se multiplie pas à l’infini. La liberté d’entreprendre, la liberté de penser, la liberté de créer doivent être préservées coûte que coûte. Et non pas déterminée par le nombre de vues, le nombre de représentations ou même le nombre de spectateurs. Sus au plus petit dénominateur commun qui rassemble le plus grand nombre !

L’accès qu’apporte les réseaux dits sociaux replace l’individu devant une offre pléthorique, du moins lui donne t’il l’illusion de pouvoir choisir, mais comment faisons-nous pour assurer à chacun sa propre opinion, sa conscience si nous ne lui garantissons pas une éducation artistique de qualité ?
Les partenaires institutionnels devraient y réfléchir avec les acteurs de la culture. Nous devons nous poser la question de l’acquis : acquis du sensible, de la culture, de l’esprit critique. L’esprit critique n’est pas un bombardement de l’expression. Il doit être le pouvoir accordé à chaque individu afin de lui permettre de choisir suivant ses besoins et non suivant la proposition ou l’offre du marché. Éducation culturelle, éducation artistique sont des vecteurs naturels, basiques qui permettent à l’individu de s’élever, aux artistes de créer et à la société de progresser.

Quel est cet endroit à la fois lumineux et obscur du théâtre ? Et pourquoi, depuis les origines du théâtre, les êtres humains ressentent ce besoin de se rassembler dans un même lieu pour voir, écouter, réagir, comprendre et ressentir ensemble des sensations, des émotions, partager des pensées ? Il faudrait des heures et des heures pour essayer de répondre à ces multiples questions. Je dis bien essayer car, au fond, nous touchons là à quelque chose d’infiniment complexe, aussi complexe et diverse que l’humanité elle-même. Devant ce monde secret, pour ne pas dire sacré, la seule réponse que je trouve pour l’instant, c’est le constat du besoin vital, quasi instinctif du rassemblement et du partage. Le confinement sanitaire subi jusqu’à maintenant met plus encore en avant ce besoin. Au théâtre, cette proximité, ce rapprochement, je pourrais même ajouter cette intimité des corps et des esprits, qu’on soit comédien ou spectateur, sont uniques, irremplaçables et intrinsèques à la condition humaine.

C’est un des plus émouvants mystères que celui-là. Certes, l’outil informatique rend de nombreux services et témoigne du génie de l’invention humaine, mais il n’est qu’un outil. À l’heure du virtuel, le spectacle vivant reste un espace où l’humain peut réactiver des valeurs essentielles. Le public exprime de plus en plus fortement ce besoin de communiquer, non plus virtuellement mais en chair et en os à travers la parole, le corps et la matière. J’aime voir le public de théâtre suivre, vivre, respirer, se nourrir d’art et de création partagée.

Les tentations du repli identitaire, la volonté pour certains d’en profiter pour fermer un peu plus les frontières et séparer les peuples, n’ont aucun sens au regard de la curiosité humaine et de ce besoin vital de voyages et d’échanges entre humains. Le théâtre fait partie de ce lien nécessaire à notre vie et à la circulation de cette vie commune et partagée.

Mais vous pourriez poser la question : « Pourquoi je fais du théâtre et pourquoi je suis plasticien ?  » J’aimerais vous répondre avec la phrase de l’écrivain Albert Camus :
« Eh bien je me le suis souvent demandé. Et la seule réponse que j’ai pu me faire jusqu’à présent vous paraîtra d’une décourageante banalité : tout simplement parce qu’une scène de théâtre (et mon atelier de peinture pourrais-je ajouter) est un des lieux du monde où je suis heureux. Remarquez d’ailleurs que cette réflexion est moins banale qu’il n’y paraît. Le bonheur aujourd’hui est une activité originale ! »

Aujourd’hui plus qu’hier, la notion de divertissement ou « d »entertainment » envahit les salles de spectacle. Si je m’en réfère à l’étymologie, le divertissement doit avant tout distraire ceux à qui il est destiné afin d’oublier pour un temps les préoccupations de la vie. On peut l’associer au secteur des loisirs. Le philosophe Blaise Pascal dans « Les pensées » le caractérise comme une façon de se détourner de l’essentiel : l’art ou les arts accèderaient-ils à l’essentiel ? Peut-on réconcilier l’art du théâtre et divertissement ou resteront-ils définitivement des ennemis irréconciliables ? Essayons de comprendre et peut-être répondre à la question…
« Passer un bon moment ensemble ! » Tiens, quel drôle d’expression. Nous voilà, semble-t-il et d’emblée au cœur du sujet. Alors, j’aimerais poser la question : rire, au théâtre, c’est quoi ? Et pleurer ? Et réfléchir ? Et que préférer : rire, pleurer, réfléchir ?

Et voilà, chacun a sa manière d’aborder le théâtre, la culture. On ne peut donc pas parler d’un public mais des publics. Et en exagérant un peu, on pourrait affirmer qu’il y a autant de sensibilités que de personnes. On peut rire en ayant au fond envie de pleurer ou l’inverse. On peut rire, pleurer, réfléchir et prendre conscience en même temps. S’adresser aux émotions, à la sensibilité et à la réflexion aussi : l’intelligence résultant de l’addition de tous ces éléments. Quant à mes préférences, j’aime bien le mélange des genres, la confrontation des sentiments et le paradoxe des idées.

Trois citations maintenant qui montrent combien l’approche du théâtre contemporain, de la culture et de l’art en général aujourd’hui ne peuvent se réduire à de simples divertissements.
La première, celle de l’animateur et journaliste Jacques Chancel qui affirmait, dans son émission culturelle « Le grand échiquier » : « Il faut donner au public non pas ce qu’il a envie de voir mais ce qu’il pourrait aimer« .

Deuxième citation, celle de l’artiste Robin Renucci : « L’approche strictement régionale peut conduire à privilégier des spectacles de divertissement, en jugeant trop austères des projets incluant la recherche et la formation. Elle peut faire la part belle aux industries dites « culturelles » (jeux vidéo, flux musicaux, expositions clés en main…), qui vendent des programmes formatés pour des consommateurs passifs, sans proposition d’expression ni d’échange avec l’œuvre et ceux qui la portent. Ces « usines à rêves », dénoncées en leur temps par Malraux lorsqu’il appelait au combat contre la télévision de divertissement, sont amenées à prendre la place vacante de ce que serait un véritable service public. Le ministère d’aujourd’hui, dans un souci d’équité, se doit de doter la nation des outils aptes à forger une vision du partage de l’art et de la culture et de construire une politique égalitaire dans toutes les régions en France métropolitaine et dans les territoires ultramarins. L’enjeu est ici la construction de la cohésion sociale à travers un projet artistique et culturel national inséparable du projet républicain. »

Troisième citation enfin, les paroles de Richard Von Weizsäcker, Président de la République fédérale d’Allemagne de 1984 à 1994 :
« La culture coûte de l’argent. Elle coûte de l’argent pour la raison que l’accès à elle ne doit pas dépendre d’une bourse privée. La culture n’est pas un domaine que l’État peut promouvoir ou laisser à l’abandon à sa guise. L’aide à la culture est un devoir pour les tutelles, pas moins que la construction des rues, la sécurité, ou le financement des salaires dans les services publics. C’est grotesque de donner le nom « subvention » aux dépenses dans le domaine de la culture. Personne n’aurait l’idée d’appeler « subvention » les dépenses pour une gare ou pour une cour de récréation. Le terme même induit à l’erreur. La culture n’est pas un luxe que nous pouvons nous permettre ou que nous puissions supprimer à l’envie, mais c’est le fondement spirituel qui garantit notre survie intérieure au sens propre du terme. »

L’artiste doit revenir au centre du processus. Au théâtre ou dans le domaine du spectacle vivant, c’est avant tout l’artiste, qu’il soit metteur en scène, comédien, ou même technicien, qui créé l’offre et la met à la disposition de tous. Pour certains, il créé un produit, il n’est là que pour divertir et répondre à la demande, pour d’autres il crée une proposition et devient acteur dans la société, pour d’autres encore il crée une œuvre artistique qu’on peut assimiler à du patrimoine. Quoiqu’il en soit, l’artiste reste fondamentalement celui qui offre. Nous ne devons pas hésiter ou douter de ce premier aspect fondamental du constat. La question réside dans : à quoi obéit cette offre ?

Nous pourrions dire : comme il y a une demande pour entendre tel ou tel auteur, pour voir sur scène tel ou tel comédien, eh bien nous proposons et nous les mettons à disposition d’un marché potentiel. Cela peut fonctionner ou pas !

Il y a aussi la possibilité pour l’artiste, dans son individualité, dans son égoïsme, dans son rêve, dans son fantasme, voire même dans son obsession, de poursuivre un cheminement intérieur et essayer d’y répondre coûte que coûte. Ce drôle d’animal, cette espèce à la fois brute, iconoclaste, transgressif, incivilisée, cet entêté peut se dire que c’est là qu’il veut aller, cela qu’il veut impérativement chercher et découvrir.

La terre entière pourra lui dire : non ! Il continuera malgré tout. L’artiste suit son rêve, suit sa folie. L’Histoire du théâtre, des arts, de l’humanité sont parsemées d’êtres insoumis : insoumis à l’idée, au conformisme, au système, insoumis aux règles.

Entre celui qui dit : je vais suivre et satisfaire la demande, quelle qu’elle soit, et celui qui ne veut pas répondre à la demande, mais qui répond à ses propres besoins et désirs, à son questionnement artistique, à ce qui résonne en lui, et non à des appels ou des volontés extérieurs, quelle serait la juste voie, comment trouver ou justifier un équilibre ? Faudrait-il même le chercher ? En ce domaine, pas de solution miracle ni de jugement à porter entre telle ou telle expression artistique, mais la question de l’équilibre entre ces figures reste légitime, pour ne pas dire essentielle.

Le troisième paramètre qu’il convient d’analyser est celui de la structure, de l’organisme, qui permet la production et la diffusion de l’œuvre théâtrale. Nul doute que la plupart des gens de théâtre souhaitent réfléchir et s’engager face aux questionnements et problèmes de la société contemporaine et qui affirment : oui, je veux apporter ma pierre à l’édifice et travailler dans un sens positif.

La décentralisation en France illustre très bien ce propos et a répondu partiellement aux besoins d’une époque. Où en sommes-nous aujourd’hui ? Face aux nombreux maux de la société actuelle, la volonté de chacun n’est pas de créer la désunion ou la haine, mais bien l’union, le vivre ensemble ou « le bon vivre ensemble » pour reprendre la belle expression de Pierre Desproges. Aujourd’hui, un engagement plus actif et résolu de la puissance publique serait des plus essentielles et permettrait de repositionner l’artiste au centre des préoccupations contemporaines afin de répondre aux besoins de la collectivité. Réfléchir à nouveau sur la place de l’artiste dans la société permettrait en effet de mieux l’accompagner dans un parcours individuel, collectif ou en compagnie.

Si nous mettons bout à bout tous ces éléments, une question néanmoins subsiste : que fait-on de la notion d’art au théâtre ? Plusieurs réponses possibles : certains adoptent une position extrême et affirment que le marché crée la demande et que cette demande génère les besoins. Comment ne pas verser au dossier la nécessité de trouver, si ce n’est un juste milieu, à minima une position et des moyens qui permettent de ne pas sombrer dans un déséquilibre appauvrissant et somme tout mortifère ?

Travaillons en bonne intelligence, de manière à libérer les personnes, les énergies, les potentialités, les artistes aussi fous soient-ils, aussi rêveurs soient-ils, des contraintes matérielles afin qu’ils poursuivent leur démarche. Pour cette minorité d’individus et le terrain d’action qui les préoccupe, n’hésitons pas à employer les mots Art et Œuvre, fruit de l’investissement de toute une vie, corps et âme. Ce sont ces œuvres, ces parcours artistiques souvent atypiques qui font que la France ait pu donner au monde le meilleur d’elle-même, ait été fer de lance, inspiratrice, respectée et admirée universellement.

Et que dire de l’impact de la culture sur la richesse économique d’un pays, de la qualité des propositions artistiques, des désirs que nous générons dans le monde entier. Il serait temps que les pouvoirs publics, que l’ensemble des acteurs de la culture prennent à nouveau réellement conscience de la nécessité de considérer la culture comme un apport important à l’économie d’un pays ou d’un territoire.

Oui, la culture et le théâtre ne peuvent être dissociés de leur aspect économique. Hostilité de posture, idéologique ou conséquence de la vieille idée romantique ou aristocratique de « l’argent sale » ? Et pourtant… Pourquoi se priver de l’occasion d’affirmer la nécessité de la Culture et de l’Art dans notre société, dans notre civilisation, par le biais économique puisque c’est une valeur qui a toujours existé, aujourd’hui comme hier et que nous sommes soumis, qu’on le veuille ou non à l’économie de marché, qui plus est une économie et un marché mondialisés. Reste à en réguler la sauvagerie tout en utilisant les bonnes armes pour mieux avancer et défendre nos idées. N’ayons pas peur d’affirmer que la culture et le théâtre, au-delà de sa valeur vitale, procure aussi de la richesse. Croyant en ce que nous faisons, nous artistes, acteurs culturels et publics, ne réfutons pas cette lecture, car tout prouve que nous pouvons accéder à l’excellence tout en étant conscients, par nos engagements artistique et citoyen, que celle-ci nécessite des financements. Sans argent, quid de l’existence et de la pérennisation de nos et de vos désirs. Oui, nous représentons une réelle valeur économique, il faut en être pleinement conscient et en assumer toutes les responsabilités.

Qui peut alors soutenir et accompagner l’acte artistique ?
Aujourd’hui, cette question doit être posée avec beaucoup d’acuité. De nombreux efforts de la puissance publique ont été faits depuis des années vis à vis du théâtre, de la danse, de la musique, de la peinture, de la littérature, des arts en général. Des bourses privées ont été accordées, des fondations ont été créées.

Nous avons produit de la demande tout en multipliant l’offre. Comment répondre à cette demande ? Encore faudrait-il l’analyser pour essayer de comprendre ! Doit-on répondre au plus grand nombre ? Répondre à une élite ? Répondre à quoi ? Créer des produits culturels attractifs, séduisants ? Satisfaire qui et pourquoi ? Art du théâtre, théâtre d’art ou de divertissement ?

Peut-on seulement ou doit-on répondre à ces interrogations ? Je pense, au regard de mon intuition, de mon expérience, qu’il faut avancer prudemment sur ce terrain. Domaine relativement tabou en France et que nous avons du mal à appréhender, comparativement aux États-Unis ou aux pays anglo-saxons. D’un autre côté, le monde bouge comme on dit et l’on voit bien la nécessité, peut-être même l’urgence d’y réfléchir : donc réfléchissons !

Doit-on se méfier de la puissance publique et de la légitimité de l’État quant à son immixtion dans les orientations ou les choix artistiques ? L’État seul est-il habilité, dans son pouvoir régalien ou par l’intermédiaire de commissions, à décider si telle ou telle action est culturelle, telle ou telle personne reconnue comme artiste. Question délicate mais importante.

Que ferais-je si, du jour au lendemain, mon statut social d’artiste et directeur de lieu (intimement imbriqué à l’heure actuelle) n’était plus reconnu ? Si, par conséquent, je n’avais plus aucun moyen financier de fonctionner ? Je crois que je privilégierais le retranchement dans la solitude tout en restant fidèle à mes idées et mes désirs profonds : qu’importe ici la raison vis à vis de l’autre ou du monde ! Je me souviens, à mes débuts en tant que metteur en scène et plasticien, avoir pris l’habitude de récupérer dans les poubelles, dans les ordures, planches de bois, morceaux de tissus, grosses boîtes de conserve et vieux phares de voiture pour les transformer en projecteurs : personne ne m’attendait en tant qu’artiste et il fallait bien que je m’exprime ! De ce passé (souvent douloureux et difficile), j’en ai conservé malgré tout liberté et indépendance d’esprit. Apologie de l’art pauvre ? Bien sûr que non mais apprentissage de la volonté et d’un parcours qui pourraient me servir à nouveau… au cas où.

Ma culture, mon itinéraire, mon éducation font que le mot humanité a posé les fondements de ma vie. Humanité non pas par rapport à un individu, mais pour un individu au sein de la collectivité, du groupe. Oui, je suis un enfant de la République : j’ai pu poursuivre un cursus scolaire, j’ai pu m’éveiller à la culture, à l’art grâce à la République. J’ai été boursier d’État, ce qui m’a permis de poursuivre des études universitaires. Si je suis ce que je suis aujourd’hui, c’est en grande partie grâce à cette éducation reçue au sein de la République et à cette culture respectueuse de son Histoire. Mon insistance à vouloir travailler dans les domaines de la mise en scène et des arts plastiques m’a poussé à chercher et trouver les moyens financiers de cette folle ambition. Dans ce domaine également, les pouvoirs publics m’ont aidé à m’engager et créer une compagnie de théâtre au sein d’un lieu…

Peu à peu, les instances du Ministère de la Culture, de la Région Provence-Alpes-Côte d’Azur, du Conseil départemental de Vaucluse et de la Ville d’Avignon m’ont fait confiance et m’ont soutenu en aidant la structure que j’avais fondée. Mais derrière les instances agissent des personnes. Ce qu’on dénomme ici puissance publique ne ressemble en rien aux instances anonymes et froides que côtoie Joseph K dans le « Château » ou « Le Procès » de Franz Kafka. Bien souvent, la rencontre, l’échange sincère avec des personnes, c’est-à-dire d’êtres tout simplement humains, ont pu sensibiliser et convaincre. Comment, dans mon cas, ne pas croire en la force de la puissance publique, ce moteur puissant d’éducation artistique et populaire, comment ne pas lui faire confiance ? A travers un contrat moral et éthique bien compris et assumé, l’action peut être utile à chacun. Malgré tout, la crainte de ce qu’on pourrait dénommer le téléguidage persiste et reste incrusté dans un petit coin du cerveau : des exemples ont démontré cette façon insidieuse ou délibérée de s’immiscer dans les choix artistiques. Crainte fondée ou imaginaire ? Un partenariat avec le public implique intelligence et respect mutuels, à condition évidemment de le vouloir vraiment !

Est-ce qu’aujourd’hui le secteur dit privé peut ou doit jouer un rôle : théâtre d’art ou théâtre du divertissement ? J’ai été plusieurs fois invité aux États-Unis en tant que metteur en scène : j’ai pu constater combien les théâtres étaient efficacement organisés pour chercher et lever des fonds privés. Des équipes composées de plusieurs personnes ne sont dévolues qu’à la recherche de ces fonds. Certes, la législation en vigueur là-bas n’est pas la même qu’en France : elle favorise largement donations, fondations et autres mécénats. Je me suis toujours demandé si un tel déploiement d’énergie était réellement nécessaire, au vu, d’une part du résultat artistique, d’autre part de l’influence quelquefois néfaste de l’argent et du profit afin de plaire au plus grand nombre et la tentation toujours présente de rentabiliser l’investissement.
Et pour parfaire le tableau, il faudrait ajouter la part grandissante, prépondérante du mécène, du producteur, des donneurs sur les choix de programmation ou de production. Ingérence réelle qui, à mes yeux, reste préjudiciable à la démarche artistique, à la finalité de l’art et en fin de compte à la société tout entière : l’argent reste un moyen, pas une fin en soi. Il ne peut et ne doit pas tout gérer, tout gouverner, tout commanditer.

De plus, les lois du commerce et de la concurrence ne peuvent s’appliquer telles quelles, dans leur brutalité, aux pratiques de l’art. Même si une compagnie ou un lieu de théâtre, de danse ou autre peuvent s’apparenter par bien des aspects et dans leur gestion à une entreprise, je ne parlerai pas ici ni de produit, ni de marché.

Alors quel comportement adopter vis à vis de l’art en général et de l’artiste en particulier ? Seraient-ils solubles dans le marché ? Souhaitons que non et qu’une place de choix leur soit réservée dans nos sociétés contemporaines. Rappelons-nous la phrase de Richard Von Weizsäcker : « La culture est le fondement spirituel qui garantit notre survie intérieure au sens propre du terme. »

Depuis Lascaux et ces dessins représentant l’humanité et la nature, le geste artistique accompagne la vie, nos vies et l’art sublime, transcende l’humanité dans le temps et l’espace. Imaginez cet être humain dessinant à la lumière d’un feu ou peut-être d’une torche animaux ou humains, cherchant le trait juste, la représentation exacte mais exprimant en fait sa propre vision du monde comme l’écrivain qui, à force de travail solitaire et d’intransigeance, trouve son style, sa pâte. Ces gestes ne visent pas l’objectivité ou la copie de la réalité, mais une transposition, un acte subjectif qui révèle un regard nouveau sur le monde tout en nous révélant nous-mêmes au monde.

D’un univers singulier, nous en partageons l’essence et les œuvres successives construisent ce qu’il y a certainement de plus précieux à conserver en nous et au sein de l’humanité. Cela confine au sacré et constitue une part inaliénable de notre patrimoine. Comment ne pas en tenir compte et réinterroger le comportement par trop consumériste ou technocratique de nos contemporains !

Quand je pense peinture et peintres, je loue, j’admire l’attitude de certains marchands d’art qui ont su préserver le travail singulier de l’artiste. Ils ont repéré en visionnaires, soutenu un parcours en protecteurs, préservé une œuvre en conservateurs ou collectionneurs, bien avant la reconnaissance du public ou du marché. Je ne pense pas que leur première pensée fut : je vais gagner beaucoup de fric avec ça !
Alors oui, si des mécènes ou des financeurs privés sont capables de cette démarche, nous ne pouvons que les encourager et se féliciter d’une telle déontologie. Plus largement, qu’une société s’organise pour permettre cette éclosion et en assurer l’épanouissement, j’applaudis des deux mains. »

Alain Timar, juin 2022.

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