« PORTRAITS DETAILLES », QUAND LES DETAILS PRENNENT LE MEGAPHONE

portraits

lebruitduoff.com – 30 juillet 2022

AVIGNON OFF 2022. Portraits détaillés – Cie La Ponctuelle – Théâtre du Train bleu, à 19h20, jusqu’au 27 juillet.

« Portraits Détaillés », c’est un spectacle, une performance, une conférence, c’est un objet théâtral qui porte ses initiales autour du cou comme titre, thème, sujet princier. Réflexions vives et bien vivantes sur les P. D., les PÉDÉ-ES, mot calligraphié avec autant de tirets que nécessaires puisque les eaux doivent rester troubles lorsqu’elles sont aussi politiques qu’intimes. Que signifie ce mot ? Y a t-il du sens à l’utiliser pour se définir ? Qu’est ce que ça change dans la vie d’être pédé-e ? Est-ce que pédé-e exclut la virilité ? Est-ce qu’il est légitime de se définir par le rejet a posteriori qu’une communauté suscite plutôt que par son désir premier ? Trois figures du milieu queer prennent la parole et le micro pour nous raconter leurs histoires, les clichés incessants qui circulent sur leurs dégaines, l’homophobie à laquelle ils sont sans cesse confronté-es. D’autres témoignages nous viennent par le truchement de vidéos ou de murmures rapportés. Difficile de savoir si nous assistons à une pièce interprétée par des comédiens ou bien à un morceau de réel découpée par les soins des principaux intéressés, aux débats thérapeutiques et militants d’un groupe de parole. Il s’agit en tout cas d’une performance résolument politique, au discours engagé, tenu par des silhouettes parée de couleurs, à l’écoute de leurs boucles d’oreilles et aux costumes sertis d’élégance, silhouettes sorties très certainement du réel pour trouver à travers la scène une sorte de tribune politique.

A considérer la basse moyenne d’âge de la salle et l’enthousiasme qui bat son plein tout au long du spectacle et entrecoupe chaque fragment d’applaudissements et claquements de doigts comme hochement de têtes, il semble que la pièce lance des balles (qui ne criblent jamais) à une jeunesse déjà bien informée et tout à fait persuadée par le message. Heureusement, convaincre n’est pas la seule finalité de la performance, l’outil n’est pas seulement affûté pour faire avancer la lutte au pas de course (sinon ce serait gagné d’avance et on se serait perdus en chemin) : placere et docere, des rires et des sourires essoufflés nous sont servis sur un plateau grand comme un kilomètre. La pièce s’ouvre par exemple sur une chanson traitant de la virilité, dont les paroles si simples qu’elles sont presque absurdes (« être viril c’est plein de périls ») sont projetées sur un fond très fancy, pourvu d’effets spéciaux kitschs et désuets. On se rend vite attentif-ves à leurs voix, qui ne cherchent pas le juste ton mais le trouvent malgré tout, décuplées en plusieurs tierces par la musique pré-enregistrée. Platon : « Le beau, c’est la splendeur du vrai. » A l’aide d’un tableau excel le metteur en scène nous explique ensuite comment le spectacle va se dérouler, combien de temps il va durer en fonction des supports utilisés et thématiques abordées. Ce grand tableau, sur lequel s’appuie son exposé, met à nu les coutures du spectacle et en révèle la dimension labile et intempestive (on pourrait commencer par le milieu et finir par la portée d’entrée) Sans s’effilocher, aucune parole ne ligote, aucune toile ne nous jette ses couleurs vives, une seule ligne s’arrime à nos oreilles pour nous tapisser d’un détail : un large sourire.

Si le spectacle est généreux en sourires larges et frais comme des garçons et qu’il se prend la tête sur certains points pour relâcher ses cheveux sur les pointillés, il n’est pas uniquement politique bien que rafraîchissant, pas uniquement rigolo malgré sa sérieuse urgence, il est aussi poétique et touchant, gorgé d’émotions qui nous sautent au cou par derrière, ta main dans mon cou. Cet entrelacs de paroles, affranchies du quatrième mur et murées dans un silence bavard, s’est construit à partir d’un lot de lettres dénichées dans un grenier, adressées à un jeune gay des années 80 qui, d’avoir posté une annonce type tinder dans un journal, avait reçu une bonne centaine de missives de jeunes garçons, romantiques et passionnés, effondrés plus souvent qu’effrontés et dont la plume ébouriffée venait, à la lueur d’un détail de désir, brosser leur propre portrait. Différentes lettres en provenance du passé sont donc lues au micro et nous touchent comme si elles voulaient nous prendre la main sans peser plus loin que l’effleurement : le rejet dont certains gays ont pu faire l’objet est malheureusement encore d’actualité. Le contexte d’écriture épistolaire donne droit à la révélation d’un secret intime, urgent et douloureux, donne une consistance au tabou alourdi par une invisibilité, commence à effacer la honte fondée par la société heteronormée. Ces paroles intimes offrent aussi l’occasion d’un affranchissement du social ainsi que l’acceptation des paradoxes. Au cours d’une discussion informelle retranscrite en témoignage, un homme trans explique prendre plaisir à être insulté de pédé dans la rue : cela vient confirmer le genre masculin dans lequel il se reconnaît. Pour d’autres, l’insulte a forcément trait à l’humiliation avant d’être renversée en force, réappropriée en chanson. Les mots dependent de leur prononciation. Si votre sourire a les dents curieuses et attentives, les pincettes ne sont pas recommandées. En somme, cet ovni théâtral au sujet d’un milieu sans extraterrestres entremêle, dans un entre-soi tout à fait légitime, à la fois politique et poétique, éthique et esthétique, pudeur entrouverte, rages de dents tout sourire, secrets prononcés à mi-voix, timidités, douceurs, authenticité, chansons decolorées pour être de nouveau aspergées de fleurs, fous rires à gorge dénudées, fêtes, réalité rugueuse à étreindre, tambour, danse, et comme dirait Lagarce après Rimbaud au final en bouquet final : “c’est que je devrais pousser un grand et beau cri / un long et joyeux cri qui résonnerait dans toute la vallée / hurler une bonne fois / mais je ne le fais pas / je ne l’ai pas fait / Ce sont des oublis comme celui-là que je regretterai » et cette pièce de tissu, cette pièce rapportée, ces portraits détaillés font pousser une grande et belle chrysanthème à la place du crissement perdu, une chose qui résonne, un détail agrandi.

Célia Jaillet

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