« HIDDEN PARADISE », VOUS REPRENDREZ BIEN UNE TRANCHE D’IMPOSITION ?

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lebruitduoff.com – 30 juillet 2022

AVIGNON OFF 2022. « Hidden Paradise » – Par Alix Dufresne et Marc Béland – Au théâtre du Train bleu, du 7 au 27 juillet, à 14H15.

Dès l’ouverture, Hidden Paradise nous déroule un tapis blanc sans doute à l’envers ou dont il manque un morceau. Belle métaphore sur l’univers de la finance qui, de toute évidence, cloche. Alors la tête sur laquelle on marche, tant bien que mal et à cloche-pied se met elle-même à fonctionner pour faire, sourire aux lèvres ou sourcils froncés, les comptes et constats de tout cet argent, dû à la société mais qui nous a échappé. La performance repose (sans être de tout repos) sur un seul discours : celui prononcé par le philosophe Alain Deneault lors d’une interview donnée en 2015 à la radio nationale canadienne. Tranchant de pragmatisme, il trace une à une les grandes lignes de la complexe machine à esquiver les impôts, mise à nue et au grand jour par une récente fuite de documents. Le propos enregistré dénonce notamment l’absurdité flagrante des tentatives de régulation : on demande poliment à ceux qui orchestrent la magouille (les banques) de surveiller et dénoncer ceux qui cachent le magot (les évadés fiscaux) sous leurs parasols. Un jeu de dupe qui ne surprend plus personne, rien de nouveau sous le soleil.

Rebondissant malicieusement sur les questions et onomatopées d’une journaliste convaincue mais désabusée, le texte pourrait suffire à dire ce qui a déjà été dit. Cependant les comédiens n’en restent pas là et s’affairent à nous proposer les variations de ce discours, avec cynisme et dérision. Les deux acrobates réalisent alors la prouesse tant mentale que physique de nous surprendre en réinterprétant et répétant un propos qui n’a fondamentalement plus rien de surprenant. Le discours, qu’il soit circassien, dansé, goût yoga, débité (plus vite qu’on ne transfère des fonds) ou ravalé dans un silence agonisant, est toujours repris, toujours recommencé par le prisme d’une forme nouvelle et réellement originale. Le début de chaque nouvel acte est attendu avec avidité et tient pourtant sans peine la promesse renouvelée d’une dénonciation aussi absurde qu’acerbe. Le rythme du martellement est ajusté à notre attention fuyante (surtout depuis qu’on la sait marchandise) et s’il tombe juste, il devrait être difficile de glisser un bâillement dans les soixante minutes que dure l’exercice.

Le fond du spectacle se dessine dès que résonnent les premiers rires (ou plutôt ricanements) sortis des sourires serrés de spectateurs qui comprennent vite que la revendication est dans ce cas-là futile. Les itérations successives font le tour du pamphlet sans en faire la révolution, l’argumentaire mille fois entendu et jamais appliqué se fracasse avec une insistance maniaque et drôle sur les murs du théâtre, words, words, words s’épouvantait Hamlet, dans un écho gloussant en proie à sa propre vacuité. Le seul texte qui n’est pas répété est un rappel, qu’on ne croyait pourtant pas nécessaire, ajouté comme un bémol juste avant la fin de la partition, peut-être pour rappeler à l’ordre ceux à qui le rire aurait faire oublier les enjeux. En quelques phrases, on insiste bien sur le premier degré de toute la dénonciation que les étourdis auraient pu croire moquée par les gesticulations précédentes : les paradis fiscaux, faut leur faire boire la tasse.

Ceux qui croyaient venir voir un spectacle dénonçant les dysfonctionnements du système financier ne seront pas déçus de réaliser que c’est d’un autre message, tout aussi politique, dont il est question ici. Dans Hidden Paradise, la parole porte davantage sur, justement, son manque flagrant de portée : parole sans grand rôle, cris confondu avec celui des mouettes. En incarnant le plus littéralement possible un échange qui fait le tour de lui même sans se faire entendre, on sent se profiler une méchante lame de fond, qui lacère les langues pourtant jolies si bien pendues dans la bouche des lanceurs d’alertes et des philosophes. A mesure que le spectacle progresse, la parole poursuit au contraire crescendo sa dégénérescence pour finir dans l’apothéose abstraite et nerveuse d’un texte qu’on a même plus l’illusion de pouvoir achever : le philosophe s’insurge et n’en finira jamais de s’insurger, à se rejouer chaque après-midi dans le ventre d’une radio au Train Bleu.

Ce spectacle est une surprise totale et renouvelée, il détourne mieux que l’argent les arguments contre la fraude fiscale et remet au centre du plateau l’épineuse question de nos modes de revendications. S’il fait rire en surface, il questionne en profondeur et nous met des oursins aux endroits d’acupuncture.

Célia Jaillet

Photo Maxime Cote

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