LA BELLE SCENE SAINT DENIS. UN PROGRAMME # 3 PASSIONNANT

lebruitduoff.com 12 juillet 2026

« LA BELLE SCENE SAINT DENIS # 3 » – Delphine MothesNatures (extrait) / Andréa Givanovitch – Leather Better in situ (extrait) – Théâtre La Parenthèse – 11 – 13 juillet.

Par nature, la Seine-Saint-Denis est un territoire accueillant, et le Théâtre Louis Aragon de Tremblay-en-France en est un parfait exemple. Il ouvre ses portes à Danse Dense, une autre structure du département qui s’investit avec ardeur pour la danse.

ET LES DÉESSES

C’est ainsi qu’hier, pour le lancement du programme 3 (présenté en après-midi), le public a pu découvrir des extraits d’une future création de Delphine Nothes, chorégraphe et danseuse formée à Biarritz, à Paris 8 et en Autriche. On l’a vue danser aux côtés d’Emmanuel Eggermont ou de Marinette Dozeville, et l’on devine que c’est là, sans doute, qu’elle a forgé sa danse — une danse qui explose sur le plateau de La Parenthèse, espace à la fois chaud et exigu. Elle arrive par la cour du plateau, de dos, vêtue d’un sweat-shirt à capuche gris qui lui donne une allure androgyne, sinon masculine. Son corps est secoué de spasmes, le plexus envoie des signaux au reste de son être, et le bassin, les jambes, relancent le mouvement. C’est stupéfiant. On pense au krump. D’une rapidité folle, elle traverse l’espace pour finir à jardin, où elle retire son sweat gris, relève ses cheveux et révèle un visage lumineux, souriant — on ne s’y attendait pas. Elle tente alors une danse expressionniste sur L’Oiseau de feu de Stravinsky, et termine bras tendu contre le mur de La Parenthèse, le visage ouvert, les yeux fixes. Comme elle le dira plus tard — car elle parle, pendant le spectacle — : « Les histoires se répètent et se ressemblent. » Et d’énumérer toutes les femmes de la mythologie grecque… et ce n’est pas du gâteau ! Pan et la nymphe Syrinx, fille du dieu-fleuve Ladon et compagne d’Artémis, qui se serait transformée en roseaux pour échapper aux avances du dieu Pan qui lui, aurait changé les tiges en sa célèbre flûte. Arachné, qui se pendit par colère après sa défaite face à Minerve. Procné et Philomèle, violée par Térée, qui lui coupe la langue pour l’empêcher de parler. Nyctimène, fille du roi de Lesbos, contrainte à des relations incestueuses, qui, honteuse, se réfugia dans la forêt, où Athéna la métamorphosa en chouette, animal nocturne fuyant la lumière… Sans oublier les meurtres d’enfants découpés, cuisinés, et autres horreurs qui font passer le moindre film gore pour une bluette. Delphine Nothes achève son inventaire avec l’histoire des Héliades, futurs peupliers matricides. Ces récits traversés lui permettent de déployer une danse puissante, portée par une présence hypnotique. Une future pièce que l’on a hâte de découvrir.

CAR WASH

Le second programme accueille Andréa Givanovitch, qui entre à son tour à cour, tout habité de cuir : veste à franges, shape, string noir, baskets et chaussettes de la même couleur. Les mains levées, les yeux extatiques, il frappe ses cuisses avec force. Tout est sonorisé : chaque bruit produit par son corps est amplifié. La présence de ce danseur — originaire de Toulouse, passé par l’Autriche, et ayant dansé avec Mathilde Monnier, Ohad Naharin, Patricia Apergi ou Jan Lauwers — est tout simplement subjuguante. Il se place à la face entre deux micros sur pied et, d’un mouvement ferme et répétitif, vient cingler les têtes des appareils. Le geste évoque celui des machines automatiques de lavage de voitures. Puis, il enchaîne avec des mouvements de bras si rapides qu’ils en deviennent une danse à couper le souffle, comme pour esquiver des coups invisibles. Il finit par se dévêtir, et ce strip-tease, lui aussi, est sonorisé. Une fois sa veste à franges retirée, il frappe le sol avec. Il termine en string et chaussettes, le shape à terre. On reste sonné. Les emprunts au sadomasochisme sont évidents. Avec ses mèches blondes décolorées aux pointes des cheveux, Andréa Givanovitch donne l’impression qu’il ne fera pas bon le croiser de nuit sans avertissement. Une pièce qui laisse sans voix.

Un programme tout à fait passionnant, avec des créations à venir et des pièces existantes qui révèlent la vision des deux initiateurs de ces journées à La Parenthèse.

Emmanuel Serafini

Image: Delphine Mothes – Natures (extrait)

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