« COEUR DES TENEBRES », CES TENEBRES QUE CHACUN PORTE EN LUI

lebruitduoff.com – 17 juillet 2026
« Cœur des Ténèbres » – D’après Joseph Conrad – Adaptation et mise en scène Nicolas Kerszenbaum – Avec Nicolas Gonzales – Théâtre du Train Bleu – Jardins du Carmel à 21h55 du 4 au 22 juillet Les jours pairs.
Il y a des spectacles qui se regardent et puis il y a ceux qui s’infiltrent sans crier gare en nous sans prévenir. Cœur des Ténèbres est de ceux-là.
Tout commence comme un récit d’aventures. Marlow est envoyé au cœur du Congo pour retrouver l’étrange Kurtz, négociant génial en ivoire dont plus personne ne sait vraiment ce qu’il est devenu mais dont on continu ç recevoir des montagnes d’ivoire. À mesure que le fleuve se rétrécit, que la végétation semble engloutir les hommes et leurs certitudes, la quête prend une autre dimension. Ce n’est plus seulement un homme que l’on cherche, mais une vérité dérangeante sur la nature humaine, là où la soif de puissance finit par faire tomber tous les masques.
Pour raconter cette lente descente vers l’inconnu, Nicolas Kerszenbaum a eu l’intelligence de ne presque rien imposer. Quelques éléments épars, un acteur, une table, une chaise coloniale et la nuit qui s’installe… et surtout les Jardins du Carmel. Il fallait ce lieu. Ces grands platanes, majestueux, qui encerclent l’espace de jeu semblent avoir toujours attendu Conrad et ses spectateurs. Lorsque les lumières viennent caresser leurs troncs avant de s’enfoncer dans les feuillages, ils réveillent quelque chose d’intime. Ils sont les arbres de notre enfance. Ceux derrière lesquels on jouait, ceux qui, à la tombée du soir, devenaient soudain moins familiers. Ils rassuraient autant qu’ils inquiétaient. En un instant, nous retrouvons cette sensation oubliée de marcher dans un endroit où l’imaginaire prend le pas sur le réel.
Puis chacun enfile un casque et à cet instant précis, le spectacle change de nature.
La voix de Nicolas Gonzales ne vient pas de la scène ; elle semble naître à l’intérieur de nous-mêmes. Elle murmure, s’éloigne, contourne les arbres, réapparaît derrière un bosquet, nous tend la maain puis s’éloigne. Tout autour, une infinité de sons se glisse dans le silence : un bruissement de feuilles, un souffle presque imperceptible, les vagues, le cri d’un oiseau nocturne, des chants venus d’on ne sait où, le craquement sec d’une branche. On ne sait plus très bien ce qui appartient à la création sonore, au comédien lui-même et ce que la nuit offre naturellement. Les deux se confondent avec une telle évidence que l’on cesse très vite de chercher la frontière.
Le plus étonnant est sans doute là. Le comédien quitte parfois notre regard. Il disparaît derrière un arbre, s’éloigne dans l’obscurité, devient une silhouette. Pourtant, jamais il ne nous abandonne et sa voix continue de nous guider dans le récit. Nous avançons avec elle. Nous ne sommes plus des spectateurs assis devant une représentation ; nous devenons les compagnons de route de Marlow. Chaque pas résonne différemment. Chaque souffle semble annoncer une présence invisible. Chaque bruissement fait naître un doute. L’Afrique imaginée par Conrad surgit sans qu’aucun décor ne cherche à la reproduire. Elle existe parce que notre esprit l’invente.
Nicolas Gonzales porte cette heure de théâtre avec une maîtrise remarquable. Seul en scène, il ne compose pas une galerie de personnages. Il les laisse apparaître comme des visions, les esquisse sans démonstration, avec une économie de jeu qui rend leur présence d’autant plus troublante. Son regard, son phrasé, quelques inflexions suffisent à faire naître Marlow, Kurtz et tous les fantômes qui peuplent cette traversée.
Il est rare qu’une scénographie aussi dépouillée produise un imaginaire aussi foisonnant. Ici, la technique ne cherche jamais à impressionner ; elle disparaît derrière l’émotion. Il ne reste alors que cette étrange sensation d’avoir voyagé très loin sans avoir quitté Avignon le temps d’un spectacle.
Lorsque le spectacle s’achève, chacun retire son casque presque à regret. Les arbres redeviennent ceux des Jardins du Carmel. Les grillons reprennent possession de la nuit. Pourtant quelque chose s’est déplacé en nous. Comme si, pendant une heure, nous avions accepté de nous perdre dans cette forêt obscure où Conrad ne parle finalement pas tant de l’Afrique que de ces ténèbres silencieuses que l’homme porte depuis toujours au fond de lui.
Pierre Salles





























