De la « non-programmation » du Off…

Il y a deux jours, sur l’émission de France-Culture consacrée au Off, nous entendions son Président réaffirmer ce qui est devenu son antienne favorite : il y défendait cette prétendue liberté absolue du Off contre le « dogmatisme » du Festival d’Avignon, qui lui, ose affirmer une ligne et un programme. A l’inverse d’un Off, ouvert et tolérant, véritable eden pour la création, qui accueillerait tous ses enfants, sans distinction, sans a-priori, sans sélection.

Greg Germain se faisait alors gentiment rappeler à l’ordre par un de ses interlocuteurs, qui lui laissait très justement remarquer que l’absence de programation, est, en soi, déjà une programmation. La soi-disant « neutralité » du Off, n’a rien, en effet d’un retrait, et ne témoigne absolument pas d’un esprit d’ouverture et de tolérance, comme son président voudrait nous le faire accroire. Au contraire, cette neutralité affichée relève en fait, et ce de manière de plus en plus affirmée, d’une profession de foi idéologique, dont les linéaments tiennent plutôt de l’aveuglement, si ce n’est de l’hypocrisie. Quoi de plus programmatique, en effet, que de se refuser, sous prétexte d’ouverture, à toute direction véritable ? En réalité, la direction très idéologique de ce Off fait la preuve tous les jours de son incapacité à penser le théâtre vivant, autrement qu’au travers du filtre de l’arbitraire du refus : refus de tout projet artistique global, refus de toute cohérence, et surtout rejet des formes « institutionnelles » de la modernité que représenteraient le Festival, devenu dans le discours d’AFC le monstre absolu, puisque Institution, Projet artistique et Réflexion sur les formes nouvelles du Théâtre.

Il est curieux de relever qu’en cela, les Greg Germain et autres penseurs du Off rejoignent la « pensée » rétrograde ordinaire du trottoir, si répandue hélas, celle qui s’est toujours positionnée en contre depuis le déferlement des avant-gardes : Contre la contemporanéité, contre le théâtre « sans texte », contre les formes pointues du théâtre, jugées dénuées de sens, « dégénérées » et indignes d’intérêt. En deux termes « élitaires » et « institutionnelles », deux gros mots dans la bouche des tenants de la pensée molle, vaillants défenseurs d’un vide théâtral sidérant.

Bien sûr qu’AFC, sous sa couverture confortable du « refus », de construire, d’orienter, de diriger, se planque de tout vrai travail de penser ce qu’est un Off, ce qu’est un Hors-Festival, comme le nommait Vilar. Qu’il n’interfère en rien sur la ligne artistique du off est une contre-vérité : en acceptant que se déploient tous les chancres du mauvais théâtre privé, en s’affichant avec une Eve Angeli ou un Marc Jolivet comme représentatifs du théâtre Off, en privilégiant la sur-consommation de communication des compagnies, donc le pouvoir économique au détriment de la création, en tolérant les prix exhorbitants des loueurs de créneaux, et d’autres pratiques tout aussi blâmables, en réalité AFC programme, en creux certes, bel et bien ce festival. Et celui-ci, par effet de miroir renvoie à l’image de ses programmateurs : vide de toute réflexion, exempt de créativité, de prises de risques, d’imagination et, au contraire, entièrement axé sur ce qui, à son origine, n’était pas du tout sa vocation : un marché aux compagnies, comme l’on dit d’un marché aux bestiaux. Une foire, quoi.

En réalité, ce « retrait » programmatique relève bel et bien de l’idéologie. Et il n’est nul besoin d’en chercher bien loin les racines, ni d’en découvrir les plus ardents défenseurs : ses hérauts sont bel et bien là, tous les jours à nos côtés, qui nous dictent nos conduites vertueuses, et nous convainquent de ne penser le monde que comme source de profits et d’intérêts. Et ce sont ceux-là qui, bien entendu, clament le plus haut et le plus fort le mot Liberté ! Curieux renversement, dont le monde, la société, et la Culture en particulier, en subissent tous les jours l’extraordinaire violence.

Eléonor Zastavia, ce 19 juillet

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Comments
4 Responses to “De la « non-programmation » du Off…”
  1. Alain L. dit :

    Joil texte.
    Quand donc les compagnies prendront-elles le temps de se pencher sur leur capacité d’action ? Tout serait possible…

  2. Pierre dit :

    Cher P.Bely, je suis moi-même étonné du fait que tant de personnes connaissent les problèmes et … qu’il y ait si peu d’informations sur la toile et les blogs à ce sujet. Il me semble qu’une démarche républicaine » saine voudrait que tous les acteurs de ce fantastique festival se mettent réellement à réfléchir sur l’image que veut donner le festival pour les prochaines années, sur sa place dans l’aide à la création, sur son poids à un accueil correct des Cies. Sans entrer dans le « vif » du sujet qui mérite un dialogue oral et ouvert (direction artistique ou non ?, démocratie vs AFC ..) , certaines idées énoncées semblent pourtant simples, par exemple la charte de l’accueil des Cies et des spectateurs, l’audit indépendant et continu des loueurs durant le festival, l’exclusion possible de loueurs arnaqueurs, la mise en place de multiples scènes ouvertes (il en existe pourtant … gratuites et indépendantes), une plus grande liberté d’expression et d’accès à l’information au sein du off (droit à l’image) , la mise en place indépendante d’enquêtes de satisfaction auprès de tous les acteurs (dépouillage collégial) … beaucoup d’axes de progrès sont possibles, réels, et la prolifération des informations sur la toile peut et même doit permettre de nouvelles propositions construites, consensuelles, légitimes … beaucoup de pièces sur ce sujet dans le festival et heureusement pas seulement dans le In 🙂

    On ne peut ignorer la réalité de souffrance profonde de troupes qui s’investissent et qui perdent beaucoup pour un mois de festival et ce, pour des raisons qui, bien qu’ignorées par personne sont souvent passées sous silence.
    Pourquoi ne pas commencer une réelle réflexion, construite au gré de la toile, qui doit être la « juste plus » à une presse souvent trop pressée par d’autres considérations (sans aucun préjugé)

    Amicale salutation d’un autre regard festivalier, au plaisir de vous lire.

    « Nous devons préserver les lieux de la création, les lieux du luxe et de la pensée, les lieux du superficiel, les lieux de l’invention de ce qui n’existe pas encore, les lieux de l’interrogation d’hier, les lieux du questionnement. Ils sont notre belle propriété, nos maisons, à tous et à chacun. Les impressionnants bâtiments de la certitude définitive, nous n’en manquons pas, cessons d’en construire. La commémoration elle aussi peut être vivante, le souvenir aussi peut être joyeux ou terrible

    Jean – Luc Lagarce. »

  3. bely dit :

    Que proposez-vous? Car, ce que vous écrivez, nous le savons. Par coeur…

    • « Tout le monde » le saurait et personne ne le dit. Quant à ce que nous proposons : une autre gestion de ce Off, confiée démocratiquement à de vrais artistes renouvellés chaque année, sans copinage éhonté, et avec une véritable intelligence de ce qu’est le théâtre, la création en 2010… Bref tout ce que n’est pas AF&C